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"A la mémoire de mon ami Clément"
En 1969, le dirigeant communiste Jacques Duclos rendait hommage à Eugène Fried qui fut représentant de l’Internationale communiste auprès du PCF

Ce texte a été publié dans le numéro 13 des Cahiers de l’institut Maurice Thorez, paru en 1969, accessible sur le site Pandor, de l’Université de Bourgogne [1].

Durant la période qui précéda la réalisation du pacte d’unité d’action socialiste et communiste et la formation du Front Populaire, il y avait en France un représentant de l’Internationale Communiste dont le souvenir vit toujours dans la mémoire des militants qui l’ont connu.

Nous l’appelions Clément, et en réalité, il s’appelait Evzen Fried. il était originaire de Tchécoslovaquie et il avait été l’un des dirigeants du Parti Communiste Tchécoslovaque. Il avait fait ses études à Budapest où à l’époque de la République Hongroise des Conseils il devint un membre actif des groupements révolutionnaires, pour devenir par la suite un des militants qui participèrent à la fondation du Parti Communiste Tchécoslovaque.

En 1921, il devint rédacteur de l’organe en langue hongroise « Munkas » édité par le Parti Communiste Tchécoslovaque. Elu membre du Comité Central de ce Parti en 1923. il participa au Ve Congrès de l’Internationale Communiste au cours duquel il prononça un discours visant à soutenir la politique de bolchévisation des Partis Communistes. Cela, la bourgeoisie tchécoslovaque ne le lui pardonna pas puisque, peu après son retour du Congrès de l’Internationale Communiste. il fut emprisonné par les autorités tchécoslovaques. Il resta en prison pendant trois années.

A sa sortie de prison, le camarade Fried entra à la rédaction de l’organe du Parti Communiste Tchécoslovaque « Vorwaerts ». A son sujet, le camarade Reiman, rédacteur en chef de ce journal à l’époque, a écrit : « Jenô Fried. comme nous le nommions familièrement, était un militant persévérant, plein d’énergie révolutionnaire. Il venait à la rédaction dès le matin (notre journal disposait en ce temps là de quatre rédacteurs). Nous restions là jusqu’au soir, en attendant que, vers 21 ou 22 heures, la composition en pages de notre journal soit préparée. »

E. Fried collabora à la rédaction du journal « Vorwaerts » pendant près d’une année, jusqu’au mois de juillet 1928. où la grave défaite du Parti ( « La journée rouge » de Prague) provoqua une crise profonde dans le Parti Communiste Tchécoslovaque. A la session du Comité central du Parti Communiste Tché coslovaque, en juillet 1928. le camarade E. Fried était l’un des représentants du courant d’opposition de gauche se manifestant alors sous la direction de Klement Gottwald. En automne 1928. au plein de la crise profonde dans laquelle se trouvait le Parti, il fut nommé, par le Comité Central, secrétaire d’organisation du Parti Communiste Tchécoslovaque.

Il prit part, d’une façon importante, aux travaux préparatoires du V* Congrès du Parti, au cours duquel fut constituée une nouvelle direction ayant à sa tête le camarade Klement Gottwald tandis que te camarade E. Fried devenait membre du Bureau politique du Parti. Au sein de la nouvelle direction se produisit une différenciation et le camarade Fried étant en désaccord avec la majorité de la direction du Parti, observa comme il se devait, la discipline du Parti, et il fut réélu membre du Comité Central de son Parti. C’est en 1931 qu’il fut appelé à travailler dans l’appareil de l’Internationale Communiste.

Fried, que j’ai bien connu, était un homme d’une vaste cul ture à qui on avait certes reproché dans son Parti certaines attitudes sectaires, mais ceux qui ont eu l’occasion de discuter avec lui ont pu apprécier son ouverture d’esprit, sa hardiesse de pensée et si à l’époque où il travaillait en France, nous avions tendance, sous l’impulsion de Maurice Thorez à aller loin dans la voie de l’unité de lutte de la classe ouvrière et de l’union des forces démocratiques, jamais Clément, pour l’appeler par son nom de militant clandestin, ne tenta de nous retenir.

Grand, les cheveux noirs frisés, un visage intelligent, des /eux perçants et des lèvres que souvent un sourire adoucissait, une parfaite connaissance du français avec une légère tendance à bégayer, tel était le camarade Clément dont une petite photographie, la seule que je possède, est en bonne place dans mon bureau, car il est de ces hommes qu’on n’oublie pas. Clément avait une conception très claire et très juste de son rôle de représentant de l’Internationale. Il ne s’agissait pas pour lui de se substituer à la direction de notre Parti, mais de lui faire part de ses impressions, et par cela même d’apporter sa contribution à l’analyse de la situation que nous étions amenés à faire.

Bien entendu. Clément ne pouvait assister à nos réunions mais il s’entretenait avec divers camarades de la direction du Parti. Il avait aussi de longues conversations avec des militants de province qu’il avait appris à connaître au cours de ses déplacements. En circulant dans les rues de Paris, il m’arrive souvent de passer devant de petits restaurants tranquilles où j’avais l’occasion de déjeuner avec lui. et je le revois en pensée comme si cela s’était passé ces jours derniers.

Clément fut un ardent défenseur de notre politique unitaire, qui était discutée dans certains cercles de l’Internationale Com muniste. Il nous encouragea lorsque notre Parti s’engagea dans la voie du Front populaire et bien des fois j’eus l’occasion d’évoquer avec lui la grande figure de Dimitrov avec qui j’avais été clandestinement à Berlin, membre du Bureau de l’Internationale Communiste pour l’Europe Occidentale.

Clément était un militant de grande classe à qui je vouais une fraternelle amitié et je ne saurais manquer de rappeler qu’il joua un rôle particulièrement important dans la fondation du Musée de l’Histoire, situé comme on sait à Montreuil. Ce Musée, créé à l’occasion du 150’ anniversaire de la Révolution Française, est consacré à l’Histoire des idées de progrès, en partant du siècle des lumières pour en venir à la Révolution Française, au socialisme utopique, à la doctrine marxiste, à la Commune de Paris, à la Révolution d’Octobre 1917 et à la Résis tance. à quoi s’ajoutent la bibliothèque de Jean Jaurès et de nombreux documents se rapportant à lui ainsi qu’au mouvement socialiste d’avant la première guerre mondiale. Fouineur comme pas un, collectionneur passionné, connais sant toutes les adresses de Paris où l’on pouvait trouver de vieux journaux, de vieilles affiches. Clément fut un des éléments les plus décisifs de la fondation de ce Musée dans lequel il voyait l’esquisse du Musée de ta France révolutionnaire qui, un jour, devra avoir sa place dans notre capitale.

Au moment de la guerre. Clément se trouvait en Belgique où son travail l’avait appelé et là. comme il l’aurait fait en France, il luttait contre les hitlériens. Nous avions pendant l’occupation une liaison directe avec lui et à un moment donné, une lettre que je reçus de lui me donna à penser qu’il sentait le filet de l’ennemi se resserrer autour de lui. Il demandait s’il était possible d’organiser son installation en France, ce qui nous posait des problèmes difficiles à résoudre, mais nous étions décidés à faire le nécessaire pour le faire venir. Malheureusement, peu après, nous apprenions qu’il avait été tué par la Gestapo. Rentrant dans le logement où il habitait, il se trouva nez à nez avec des sbires de la Gestapo et sans doute tira- t-il sur ces individus qui l’abattirent sur place, ce qu’ils n’auraient pas fait dans d’autres conditions, heureux qu’ils auraient été de pouvoir le cuisiner.

Grande fut ma peine en apprenant la mort de ce valeureux combattant du communisme et si j’écris ces lignes, c’est parce qu’il n’est pas juste qu’en raison des conditions de son travail clandestin, la mémoire de ce grand disparu ne soit pas honorée comme elle le mérite.

Militant tchécoslovaque, le camarade Fried, notre Clément, fut un communiste exemplaire. Il est mort pour son idéal dans la bataille contre les nazis qui avaient piétiné, morcelé sa patrie, et c’est le cœur plein d’émotion que ma pensée va à sa mémoire, et c’est la pensée affectueuse d’un camarade de combat, d’un frère, d’un ami.

https://pandor.u-bourgogne.fr/ead.html?id=FRMSH021_00008&c=FRMSH021_00008_tt3-8# !%22content%22 :

© Maison des Sciences de l’Homme de Dijon

On peut lire une biographie d’Eugene Fried sur le site du Maitron : https://maitron.fr/spip.php?article73183

Notes :

[1] L’existence de ce texte n’empêcha pas Stéphane Courtois de donner comme titre "Le grand secret du PCF" à une biographie d’Eugène Fried publiée en 1997


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