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"Apologie du matérialisme"
A propos du livre d’Yvon Quiniou. Par Bernard Vasseur

C’est un livre-bilan que nous propose Yvon Quiniou avec sa récente Apologie du matérialisme. Un livre-bilan d’une éducation : il est dédié aux maîtres en matérialisme de l’auteur (Louis Althusser, Pierre Raymond, Lucien Sève et Patrick Tort). Un livre-bilan synthétique d’une recherche intense nourrie de plusieurs décennies de travail et de publications : Quiniou nous a donné bien des rendez-vous d’étape dans les livres qu’il a écrits sur les différentes facettes de sa prise de position philosophique pour le matérialisme (on devrait peut-être mettre le mot au pluriel, tant ses convictions matérialistes puisent à diverses sources). Prenant place parmi les « amis de la terre », Yvon Quiniou n’a pas été avare de confrontations et discussions avec les « amis des idées », même si cette fois – se glissant à l’école de Bachelard : « la science n’a pas la philosophie qu’elle mérite » - il nous livre une apologie, confirmant la « certitude matérialiste » qui est la sienne, en l’étayant sur son rapport à la vérité des sciences. En même temps, il ne se donne pas le triomphe facile, ayant l’honnêteté – tel Descartes faisant suivre ses Méditations par des objections qu’elles ont rencontrées et des réponses qu’il y apporte – de coller après la première partie de son volume (Valeur du matérialisme), une seconde manche où il envisage l’éventualité de ses limites explicatives et même l’apparente bizarrerie (au premier regard) de ce qu’il appelle un « matérialisme transcendant ». Avec les qualités que l’on connaît bien chez cet ancien professeur de classes préparatoires aux grandes écoles : rigueur de l’argumentation, clarté dans l’exposé des idées, multiplicité savante des références, pédagogie des propos rendus accessibles à tous, élégance du style. De quoi inviter largement au plaisir intellectuel que constitue la lecture de cet ouvrage.

Yvon Quiniou le commence en distinguant différentes approches de la matière : depuis la perception (qui en donne une notion courante limitée mais essentielle : l’être humain est en rapport avec une réalité sensible objective extérieure à lui) ; en passant par les sciences physiques (qui ne cessent d’en forger des concepts extrêmement variables au fil de leurs découvertes) ; jusqu’à la catégorie philosophique de matière qui, à l’exclusion de toute connaissance spécifiée, se borne à affirmer un réalisme objectif général et indépendant du sujet existant et pensant. L’équipement théorique ainsi constitué (notion, concepts, catégorie) permet d’éviter les pièges tendus par ceux qui le refusent, en confondent les traits ou les mélangent : ainsi oui ! Les concepts changent et varient, mais, non ! La catégorie de matière ne disparaît pas pour autant à chaque modification conceptuelle (contrairement à ce que soutient un constructivisme à la mode). Ici, Quiniou se souvient du Lénine-auteur de ce livre trop méconnu, Matérialisme et empiriocriticisme. Il lui reprend plusieurs thèmes centraux. En premier lieu, la distinction de l’épistémologie et de la gnoséologie (l’épistémologie s’intéresse au travail de chaque science pour connaître son objet ; la gnoséologie, elle, est une discipline proprement philosophique qui scrute la connaissance en général et se prononce sur sa portée ontologique, sur son rapport à la réalité). Ensuite, fort de la distinction précédente, Quiniou s’applique à revaloriser le thème léninien (pourtant très communément décrié) de la connaissance comme « reflet », dès lors qu’on lui refuse d’être une simple image ou une métaphore naïve (miroir de …, représentation de …,). Enfin, il redonne muscle et tonicité à la catégorie de pratique comme instance permettant d’assurer, contre tout relativisme, la vérité des sciences (leur effort de connaissance). Et notre auteur de conclure : « la thèse que je me suis efforcé de défendre jusqu’ici me paraît totalement valide et validée : il y a une réalité matérielle qui existe hors de nous et sans nous … et nous pouvons la connaître » (p 51-52). Nous pouvons donc passer au point logiquement suivant : le matérialisme affirme l’existence du monde matériel hors de moi mais il affirme aussi : cette réalité matérielle n’est pas seulement extérieure à la société des humains, elle lui est aussi antérieure et elle l’a produit. Autrement dit : l’univers matériel a d’abord existé sans la pensée, c’est-à-dire avant les hommes ; ce qui implique que la pensée procède du non-pensant (« primat de la matière sur la pensée » disait Engels).

Pour soutenir scientifiquement cette thèse, on s’attend à l’invocation de l’évolution darwinienne (qui a « mis en place » l’espèce homo sapiens), complétée par l’apport des préhistoriens (montrant comment l’histoire du genre humain se construit sur la base de la biologie de l’espèce humaine, avant de prendre son relais et de lui succéder quant à l’importance de son apport). En somme, on attend le Darwin auteur de L’Origine des espèces, complété par l’apport des sciences sociales (comme Leroi–Gourhan ou Vygotski) ou par la longue méditation savante de Lucien Sève sur la VIe Thèse de Marx sur Feuerbach (« L’essence humaine n’est pas quelque chose d’abstrait qui serait inhérent à l’individu singulier. Dans sa réalité effective, c’est l’ensemble des rapports sociaux. ») Mais ici – et c’est une originalité de ce livre qui fera sans doute discussion – Yvon Quiniou reste avec l’apport darwinien. Car, écrit-il, « il y a deux Darwin » (p 60) : l’auteur certes de L’Origine des espèces, mais aussi celui qui a écrit La Filiation de l’homme (ou La Descendance de l’homme, selon l’ancien titre de son ouvrage en français). Darwin y prolonge sa conception de l’évolution en l’appliquant à l’homme, esprit compris, c’est-à-dire aux capacités humaines supérieures comme la conscience, l’intelligence et le sens moral (ce dernier point semblant capital à Quiniou et méritant d’être traité sui generis). Il s’agit donc d’expliquer l’émergence de la morale dans un cadre théorique où la sélection naturelle est toujours l’opérateur principal de l’évolution. C’est ici qu’Yvon Quiniou utilise le concept que Patrick Tort a construit en travaillant et en éditant Darwin : celui « d’effet réversif de l’évolution » (cf son Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution). Il en résume ainsi la teneur avec cet exemple simple : « Alors que le faible est impitoyablement éliminé chez les animaux, chez l’homme civilisé on arrive à en avoir pitié et on lui vient en aide […] Tort résume cela : ʺla sélection naturelle produit la civilisation qui s’oppose à la sélection naturelleʺ, ce que je traduis à ma manière : ʺla nature produit progressivement, à travers la morale, une antinatureʺ » (p 68). Ainsi donc, la matière en évolution produit non seulement une raison théorique capable de connaissances, mais aussi une raison pratique, capable de jugements moraux. C’est ici que s’effondre le fameux interdit pascalien ad maiorem Dei gloriam : « Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé » (Pensées, Brunschvicg 793). Et Yvon Quiniou résume ce processus complexe avec Miguel Espinoza : « L’esprit percevant la nature de l’intérieur, se rend compte qu’elle l’a fait naître et s’épanouir avec les mêmes mécanismes qu’elle a utilisés ailleurs dans ses œuvres » (p 74).

La deuxième partie de l’ouvrage d’Yvon Quiniou est tout aussi stimulante, mais moins inédite car déjà traitée dans ses précédents ouvrages devenus des « classiques » de la pensée matérialiste. Après avoir montré la force théorico-pratique du matérialisme, il y examine les objections qu’on ne cesse de lui faire au nom de la foi religieuse, de la création artistique, du sentiment angoissé de l’existence et d’un irrépressible « désir » d’accès à une « dimension métaphysique du monde ». Quiniou reconnaît que cette réflexion dirigée en opposition « lui est venue à l’esprit en réponse au climat idéologique actuel marqué par un retour à la fois de l’irrationalisme et du religieux, y compris chez les intellectuels. […] Et il y a en plus l’offensive créationniste ». Autant dire qu’il s’y inscrit dans une conjoncture d’époque qui n’est pas particulièrement à la gloire de notre actualité et qui vient signer une longue déroute intellectuelle. L’intérêt réside ici, plutôt que dans la vigueur d’une polémique ardente, dans l’esprit d’ouverture que manifeste Quiniou, acceptant ainsi volontiers que l’on parle du « sentiment du mystère du beau » ou n’hésitant pas à écrire que « l’affirmation dogmatique d’une infinité du monde et donc de son incréation reste non prouvée et non prouvable » (p 127). Le matérialiste Quiniou se fait donc « lucide mais modeste », concédant qu’à la question « pourquoi la matière se fait-elle créative ? » (ainsi que l’écrit Marcel Conche), on ne peut répondre que ceci : « le fait de la productivité de la matière reste étonnant, même pour qui en a compris parfaitement le comment » (p 133). Il peut donc conclure avec Bertrand Russell qui affirmait qu’il n’y a pas de mystères dans le monde mais qu’il y a bien un mystère du monde en tant que tel.

Toutefois Yvon Quiniou laisse le dernier mot de son plaidoyer aux poètes. Il cite Guillevic, poète matérialiste de la roche, du granit et de la paroi. Nous terminerons pour notre part en citant l’un de ses grands amis, tout aussi poète et tout autant matérialiste :

« C’est une chose étrange à la fin que le monde
Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit
Ces moments de bonheur ces midis d’incendie
La nuit immense et noire aux déchirures blondes
…..
Il y aura toujours un couple frémissant
Pour qui ce matin-là sera l’aube première
Il y aura toujours l’eau le vent la lumière
Rien ne passe après tout si ce n’est le passant » 
 

Aragon, Les Yeux et la mémoire, Que la vie en vaut la peine.

Apologie du matérialisme. Editions Les Belles Lettres, collection encre marine, 2019.


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