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Ceux qui veulent, sans vouloir : la « bien-pensance » progressiste.
Par Robert Charvin

Le discours progressiste est loin d’être homogène dans le monde occidental. Cette diversité est une richesse : les mutations sont souvent le résultat de processus syncrétiques.

Toutefois, c’est une faiblesse face aux dominants et au conservatisme, si sous couvert d’une parole transformatrice, se dissimulent des velléités de timides aménagements de la réalité et surtout le refus de prendre en considération les rapports de force, c’est-à-dire les faits !

De nombreux intellectuels ont été formatés, dans leur discipline respective, par des théorisations « hors-sol », tenant très peu compte des réalités concrètes et de leurs racines et s’engagent ainsi sur certains objectifs sans en accepter les moyens !

Ce positionnement est hautement « rentable » sur le marché des idées : il conjugue la bonne conscience et l’absence de risque. Il facilite la médiatisation et les gratifications dont sont friands les intellectuels qui fabriquent des produits-modes, c’est-à-dire une pensée qui puisse faire consensus !

Au temps des Guy Mollet, Mitterrand, Hollande, être « socialiste » n’engageait à rien, comme en Allemagne au temps de Schröder ou en Grande Bretagne lors du règne de T. Blair …

Cela ne nuisait ni à la réputation ni à la carrière, au contraire et de nombreuses portes pouvaient s’ouvrir. Le monde conservateur « d’à-côté (et non pas « d’en-face ») pardonnait, voire récupérait [1] dès lors que les « fins généreuses » mais « irréalistes » n’étaient pas accompagnées de la question des moyens de mise en œuvre des idées avancées. Les « il faudrait », les « on doit » ne suscitent en effet aucune crainte de la part des intérêts visés : ils offrent au contraire l’occasion de se montrer « bon prince » et d’admettre la controverse, pourvu qu’elle soit sans portée : les grands médias sont là pour faire la démonstration que le « pluralisme » (des idées) n’est pas un vain mot ! En tout état de cause, ce grand principe ne « coûte » pas plus cher que les conversations de salon entre amis. Mais il fait bon effet dans le décor « démocratique » !

Si les droites et la social-démocratie nous ont habitué dans toute l’Europe à ces échanges de pensée « molle », contaminant malheureusement des forces de tradition plus radicale, elles ont été renouvelées avec l’apparition du mouvement « vert », lui-même pluriel : certains de ses membres se satisfont de l’ordre établi, le considérant compatible avec une politique environnementale, d’autres, moins complaisants, déclarent indissociables politique verte et progrès social …

Pour autant, être « Vert » en 2020 ne choque personne, puisque tout le monde l’est un peu, beaucoup ou passionnément, par-delà les autres engagements. A l’évidence ce qui est consensuel ne peut être révolutionnaire : il n’y a pas d’alternative réelle sans dissensus et rupture !

Il y a donc aujourd’hui comme hier dans toute société deux grands courants se réclamant du progressisme. Un courant « hors sol » qui se refuse à se « salir les mains » d’autant plus aisément qu’il ne veut pas en avoir. Sa devise est : « qu’elle est belle la Révolution, sans révolution, ni révolutionnaires ». Et puis, il y a le second courant réellement critique, ancré dans le concret, authentiquement favorable à une autre société à édifier.

On assiste à cette tartufferie permanente au sein des fausses gauches « convenables » qui traversent l’Histoire. Aujourd’hui, elles récusent les syndicats (non - « réformistes »), les mouvements populaires et les grèves (dès lors qu’ils « dérangent ») et préfèrent le « dialogue », même s’il est sans fin et sans résultat ; elles dénoncent toute violence quelles que soient leurs racines. Les Gilets Jaunes, les Insoumis et les « communistes » au sens le plus large sont trop « vulgaires » et trop « déraisonnables » dans leurs revendications !

Ces « réformateurs » sont favorables à des valeurs nouvelles, mais elles peuvent attendre : bousculer l’adversaire et l’ordre établi est « dangereux » (pour eux-mêmes d’abord). Eviter toute précipitation et accepter les compromis sont des règles majeures : l’idéal serait la capitulation pacifique des forces conservatrices. Malheureusement, elle ne survient jamais : les Dominants ne pratiquent guère les « Nuits du 4 août », celles où l’on renonce à ses privilèges !

Chez les « réformateurs », pleins de modération, on n’aime pas Robespierre et Saint-Just. Comme les ennemis de la Montagne qui étaient soucieux de ne pas éliminer le bon Louis XVI, de pactiser avec les forces étrangères aux frontières qui menaçaient la République, et de ne pas satisfaire les demandes de « mieux être » du petit peuple, tout en protégeant les biens plus ou moins mal acquis ….

De même, les « révolutionnaires » de février 1848 n’appréciaient pas ceux de juin 1848 partisans non seulement de la République mais aussi d’une transformation sociale profonde : les bourgeois et les ouvriers parisiens ne se battaient pas pour la même République ni la même Révolution !

Sous la Commune de Paris de 1871, les intellectuels porteurs d’une modernité critique sur les problèmes sociétaux n’avaient rien de commun avec ceux qui se firent massacrer sur les barricades par les Versaillais : les premiers craignaient davantage pour leur statut de privilégiés et pour leurs propriétés que pour le sort des ouvriers parisiens ; les seconds militaient pour le socialisme et ont accepté d’en payer – chèrement – le prix !

Cette question est toujours de pleine actualité : « ne pas vouloir payer le prix d’une transformation radicale entre dans la logique de ne pas vouloir vraiment ce que l’on prétend vouloir ! ».

Le lecteur de « l’Obs » ou du « Monde » n’a guère de ressemblance avec l’abonné à « l’Humanité » ; le militant de la CGT ou le Gilet Jaune sont très éloignés du permanent de la CFDT abonné aux compromissions « négociées » ; le cadre du « P.S » (est-il « socialiste » ?) est très différent de l’Insoumis ou du communiste sans que l’on sache précisément pourquoi : certaines personnalités « molles » sont-elles prédestinées à devenir socio-démocrates ou est-ce la fréquentation de l’organisation « socialiste » qui en font des experts en bavardages et en « accommodements » ?

Dans l’ordre international, il est de bon ton de condamner la Présidence Trump mais en se gardant d’aller jusqu’à critiquer le système américain, bien que les différentes présidences, républicaines ou démocrates, n’aient pas été nettement différentes. Il n’y a pas deux partis aux Etats-Unis, en effet, il n’y en a qu’un, celui de l’argent ! Trump est un imbécile, …. sauf, toutefois, lorsqu’il fait le procès de la Chine et de la Russie, sans parler de l’Iran … Les Etats-Unis n’ont pas tout à fait tort lorsqu’ils ont recours à la force armée contre l’Irak, par exemple, ou lorsqu’ils assistent la France contre la Libye de Kadhafi …

Et c’est parfaitement logique qu’ils protègent la frontière avec le Mexique pour limiter l’arrivée des migrants : « nous sommes bien obligés de faire la même chose en Méditerranée ! ». Les Américains sont peut-être nombreux à être racistes, mais leur Coca Cola et les jeans sont formidables, comme leur cinéma et leur musique !

Il est vrai que pour organiser une société internationale plus pacifique et plus favorable au développement de tous, elle devrait être multipolaire, les pôles neutralisateurs de la puissance étasunienne ne peuvent être que la Chine et la Russie … Le « réformateur » ne peut se satisfaire de cette montée en puissance non occidentale ! Le multipolarisme attendra !

De son côté, le juriste « réformateur » convenable n’aime pas la souveraineté des Etats : la promotion du droit international ne peut passer que par un monde où des pouvoirs supranationaux équitables coordonnent et contrôlent les peuples dans le cadre d’une légalité transnationale inédite. Le modèle est l’Union Européenne.

Dans l’abstrait, l’approche est fondée. Malheureusement, les petits et moyens Etats, dans la situation actuelle, ont un besoin vital du principe de la Charte des Nations Unies, qui est « l’égale souveraineté des Etats », bien qu’elle soit violée très souvent. C’est en effet une modeste protection, un moindre mal : une « global governance » des plus riches et des plus puissants (pouvoirs publics et privés confondus) serait la pire des solutions !

S’enfermer dans la logique interne et abstraite de la discipline juridique, c’est faire le jeu des plus puissants, que l’on ait ou pas une étiquette de « juriste progressiste » ! Cette vérité concerne toutes les sciences sociales !

Ainsi, dans l’ordre interne comme dans l’ordre international, la « bien-pensance » qu’elle soit conservatrice ou qu’elle se réclame du progressisme, est certes confortable mais son degré de malfaisance est élevé.

Les intellectuels n’ont pas à « réenchanter » le monde. Il s’agit au contraire de le comprendre en le démystifiant, de chercher les racines de chaque fait, et de combattre, sans esprit de compromis, les pathologies du temps qui est le nôtre avec les armes disponibles.

Bien sûr, immanquablement, dans l’avenir, d’autres contradictions et d’autres conflits surgiront : qui peut dire ce que sera un monde dont le centre sera une Asie peut-être à son tour hégémonique avec laquelle nos héritiers auront à faire !

A chaque époque, ses guerres. Mais, à chaque moment de l’Histoire, « être réaliste, c’est demander l’impossible », sans illusion. C’est le moindre engagement que l’on puisse prendre devant la masse des victimes d’un monde fondamentalement injuste.

Robert Charvin est docteur en Droit - doyen honoraire de la facuté de Droit et de sciences économique de Nice Sophia

Notes :

[1] C’est ainsi, par exemple, que M. Moscovici (P.S) a été choisi par le Président Macron pour être Président de la Cour des Comptes (juin 2020).


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