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Depuis la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, un film coup de poing : « On va tout péter »
Par Jacques Barbarin

« Dès l’aérogare, j’ai senti le choc » Moi, c’était dés mon premier film à la quinzaine des réalisateurs. Déjà, rien que le titre : On va tout péter. Donc j’ai commencé avec un film magistral, pour lequel j’évoquerai « L’homme à la caméra » de Dziga Vertov et le « point de vue documenté » cher à Jean Vigo. Ce film, c’est On va tout péter sur la révolte de ceux qui étaient les « GM&S ». Petit rappel.

GM&S était une entreprise spécialisée dans le découpage et l’emboutissage de tôle, qui travaillait comme sous-traitant pour l’industrie automobile. Près de 300 salariés y fabriquaient des carters d’huile, des éléments de planchers ou encore des châssis pour des constructeurs de véhicules. Si vous roulez avec une voiture des groupes PSA ou Renault, les principaux clients de l’entreprise, il est possible que votre véhicule comporte des pièces venant de chez eux.

Quand je suis arrivé il y a quarante ans, on embauchait à tour de bras. Il n’y avait pas besoin de CV, il suffisait de se présenter devant le portail un lundi matin. Mais dès les années 1990, la situation se dégrade. Le carnet de commandes est de plus en plus vide et le groupe passe dans le giron de neuf repreneurs différents. Il connaît aussi trois redressements judiciaires en huit ans. L’entreprise a été placée en redressement judiciaire le 2 décembre 2016. Depuis, les salariés se sont mobilisés pour tenter de retrouver un repreneur et sauver leur usine.

2019 : la quinzaine des réalisateurs présentait le 16 mai un film fraîchement terminé, On va tout péter, dont c’était la première mondiale. Un film sur la révolte des ouvriers mais aussi avec : c’est une polyphonie sur la souffrance mais aussi la solidarité des ouvriers. Ce n’est pas un film militant, c’est un film qui milite. Leur usine, c’est leur lieu de travail mais c’est aussi leur lieu de vie, un agrandissement du lieu où ils habitent. C’est leur colère, mais c’est aussi leur humour, et tout cela c’est avec eux, par eux, c’est une choralité qui s’exprime, et non un ou deux leaders.

Ce n’était un documentaire de plus, c’était, pour reprendre l’expression de Jean Vigo, un « point de vue documenté » : la caméra doit être considérée comme un document aussi bien à la prise de vue qu’au montage, auquel est attaché un point de vue étayé pour une fin déterminée qui exige qu’on prenne position. Le nom de Dziga Vertov m’est venu en voyant le film. Vertov, (1898-1954) affirmait sa volonté de fonder un cinéma totalement affranchi de la littérature et du théâtre, écartant le recours à un scénario, montrant grâce à la caméra, « œil mécanique », « la vie en elle-même », comme dans son film L’homme à la caméra (1929).

Lorsque après la première séance de projection le réalisateur et des ouvriers de la CGT, acteurs – actants du film montent sur scène, comment ne pas se souvenir que la CGT a joué un rôle essentiel dans la construction du Palais des festivals ? Le gouvernement de l’époque (1946) refuse de financer un festival et le Palais des Congrès, des ouvriers syndiqués CGT participent bénévolement à la construction du Palais de la croisette. Et c’est une adhérente de la CGT, également bénévole, militante du PCF, ancienne déportée, qui brodera le rideau de scène du Palais (voir Une histoire populaire de la Côte d’Azur, t. 3, André Bodin et Philippe Jérôme, éditions Les Amis de la Liberté). Et, plus que l’histoire d’une lutte, c’est l’émergence d’une collectivité, d’une communauté que ce film dessine. Mais même si l’issue, une impasse, semblait écrite d’avance, ces salariés ont gagné un moment de vie intense, leurs victoires, c’est l’entraide, l’amitié.

Né de parents polonais rescapés du goulag, le réalisateur Lech Kowalski vit en Europe après avoir grandi aux États-Unis et pris part au mouvement punk à NYC. Je suis fier de faire des films underground dans lesquels mon vécu s’inscrit dans une histoire plus vaste. Mon vécu s’inscrit dans une histoire plus vaste… De la première à la dernière image nous avons conscience de la fusion de ces deux histoires. L’humour est loin d’être absent de ces ouvriers, avec cette réflexion (je cite de mémoire) « On a plus eu à faire avec le ministère de l’intérieur [entendez les CRS] qu’avec le ministère de l’économie. » Sens de l’à propos lorsque, en déplacement dans la France pour populariser leur lutte, ne pouvant pénétrer sur le terre plein d’une usine, pour y tenir un sit-in, ils s’installent… sur un rond-point, bien avant les gilets jaunes.

Au départ de ce film le réalisateur voulait retourner à Cergy-en-Valois, où il avait filmé des séquences dans une autre usine d’équipement automobile, Sodimatex, que ses salariés, au désespoir, menaçaient de faire exploser. Mais Lech Kowalski n’a pas utilisé les rushes tounés.

Ce film me rappelle un livre, Notre usine est un roman, de Sylvain Rossignol (éditions La Découverte) : Après une longue lutte menée contre la fermeture d’un site de recherche pharmaceutique à Romainville, en région parisienne, des salariés de Sanofi-Aventis ont voulu raconter leur histoire collective du milieu des années 1960 à nos jours. Ils se sont regroupés en association et ont confié leurs témoignages à un écrivain qui a conçu ce livre comme un roman. Les deux démarches sont parallèles.

Ces 100 minutes nous donnent à espérer, à respirer, à s’émouvoir, à rire, à se révolter. A vivre, quoi. Des femmes, des hommes, des humains. Des cris, des pleurs, des sourires. La vie, quoi !

Ce film est coproduit par la chaîne ARTE. Un cinéaste d’origine polonaise, anglophone, vivant en Europe, filmant une révolte ouvrière française, coproduit par une chaine franco-allemande, ça c’est une Europe qui me parle !

Les hommes ont besoin d’être unis, d’espérer, de lutter pour expliquer le monde et le transformer (Paul Eluard).


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