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Face à une crise économique inédite : le nécessaire engagement massif de lʼÉtat
Par Gael Giraud. Texte paru dans La revue du projet

Redisons-le : cette pandémie aurait pu et dû être évitée si, à lʼinstar de la Corée du Sud et de Taïwan, lʼOccident et lʼInde avaient pratiqué un dépistage systématique dès les débuts de lʼépidémie, accompagné dʼune mise en quatorzaine des cas positifs et de la distribution massive de masques [1]. En outre, le confinement en tant que tel sert juste à gagner du temps sur la pandémie. Mais si ce temps nʼest pas utilisé pour produire les enzymes qui permettent de réaliser des tests en grand nombre, il est perdu : à la sortie du confinement, une fraction trop faible de la population sera immunisée contre le virus pour que lʼépidémie ne reprenne pas de plus belle avec, en prime, un secteur hospitalier à genoux. Sans compter les possibilités de mutation du virus.

Les priorités sanitaires sont donc claires :
-fournir en urgence à nos médecins et aux hospitaliers le matériel nécessaire pour sauver des vies tout de suite ;
-augmenter considérablement le nombre de tests : la France sʼapprête à en pratiquer 200.000 par semaine là où lʼAllemagne effectue 500.000 tests hebdomadaires depuis le début de la pandémie. Outre un système hospitalier bien moins touché par lʼaustérité budgétaire que celui de la France [2], cette pratique du dépistage (recommandée depuis les débuts de la crise par lʼOMS et les médecins chinois) explique largement le faible nombre de victimes outre-Rhin, jusquʼà présent.

Toutefois, la crise sanitaire se double, évidemment, dʼune autre, de bien plus longue durée : la dépression économique qui frappe, déjà, la quasi totalité des économies du monde. Lʼexplosion du chômage promet de mettre un grand nombre de gouvernements sous une très forte pression politique : comment ne pas céder à la tentation de reconstruire à la vavite le « monde dʼavant » pour juguler à court terme lʼhémorragie des emplois ? Inversement, se contenter de reconstruire le monde dʼhier, cʼest exposer notre société à une vulnérabilité dont la pandémie du Covid19 démontre quʼelle est mortelle. Et nous savons dʼores et déjà quʼil y aura dʼautres pandémies. Comment sortir de ce dilemme ? Ne pas se contenter du « monde dʼhier »

Certes, la vitesse avec laquelle un certain nombre de tabous sont tombés, en apparence, est encourageante : le président de la République annonçait lui-même, lors du Conseil des ministres du 18 mars, quʼil nʼy avait désormais plus de limite à lʼendettement public. Il faut cependant rester prudent : le refus de lʼAllemagne et des Pays-Bas dʼautoriser lʼémission dʼobligations européennes qui permettraient de financer, tout de suite, les efforts sanitaires colossaux des pays de la zone euro est le symptôme que, pour lʼessentiel, les blocages idéologiques sont toujours là. La mutualisation des dettes souveraines, que rendraient possible ces corona-bonds [3], reviendrait en effet aux yeux des « faucons » rhénans à ne pas sanctionner la gestion quʼils estiment fautive des deniers publics par les pays du Sud. En proposant de conditionner lʼoctroi dʼune aide économique à la réalisation de nouvelles réformes structurelles, les PaysBas témoignent du fait que leur cadre de pensée nʼa pas changé [4]. Ainsi, au lieu de comprendre que ce sont précisément ces réformes qui, en contribuant au démantèlement du service public de santé, sont responsables des graves taux de mortalité que connaissent lʼItalie et lʼEspagne (peut-être bientôt la France), ils sʼentêtent à estimer que la capacité des Rhéno-flamands à « épargner » est lʼexplication du faible nombre de décès enregistrés, jusquʼà présent, par nos deux voisins. Ils reconduisent, ce faisant, les schémas de pensée sans fondement qui veulent que ce soit lʼaustérité de lʼépargnant qui finance lʼinvestissement, alors que cʼest bel et bien le crédit bancaire qui, depuis le XIIIe siècle en Europe, constitue la principale source de financement de tout investissement [5].

On peut estimer quʼau moins un million de salariés ont déjà ou sont sur le point de perdre leur emploi. Cette résistance idéologique, appuyée sur une théorie économique qui confond la gestion micro-économique dʼun ménage avec la macroéconomie dʼune nation, alimentera certainement la tentation de se contenter de quelques gestes symboliques fortement médiatisés pour, surtout, reconstruire très vite le tissu économique dʼavant la crise. Elle sera aidée par lʼexplosion du chômage : aux États-Unis, 3,3 millions de chômeurs supplémentaires se sont déclarés en dix jours [6] et lʼon peut craindre, non seulement 200.000 morts du virus mais encore 30% de chômage outre-Atlantique dans les mois qui viennent [7]. En France, la fonction publique, décriée il y a peu comme inutile, devrait jouer le rôle dʼamortisseur mais on peut estimer quʼau moins un million de salariés ont déjà ou sont sur le point de perdre leur emploi. Lʼhémorragie sera dʼautant plus sévère que seront longs et nombreux les divers confinements qui vont se succéder pendant au moins un an, à la faveur du retour du virus, de ses mutations et autres secondes vagues.

La raison pour laquelle le prolongement du confinement détruit des emplois à grande vitesse est simple : si 30% des salariés dʼune entreprise ne peuvent pas travailler, soit parce quʼils sont malades, soit parce quʼils font valoir leur droit de retrait, cela ne signifie pas, le plus souvent, un tiers de production en moins mais la fermeture pure et simple de lʼentreprise. Si cette dernière est elle-même insérée dans une chaine dʼapprovisionnement à flux tendus, ladite entreprise nʼa pas de substitut : la chaîne tout entière est à lʼarrêt. Et aucun des maillons ne touche plus de revenus. Ceux qui ne disposent pas dʼune trésorerie leur permettant de tenir au-delà de quelques semaines risquent la faillite.

Certains économistes allemands prédisent une chute du PIB de lʼAllemagne de 9% en 2020. Le chiffre est raisonnable et il nʼy a guère de motif pour quʼil en aille autrement en France et, pire encore peut-être, en Italie, au Royaume-Uni, en Suisse, aux Pays-Bas et, surtout aux ÉtatsUnis. Donald Trump et son secrétaire au Trésor Steven Mnuchin proposent au Congrès de distribuer un chèque de 1.200 dollars à chaque Américain. Cʼest de lʼhélicoptère-monnaie (ou quantitative easing for people), en supposant que la Banque centrale prenne en charge cette émission monétaire. Autant de mesures qui auraient dû être mises en œuvre, déjà, en 2009. On peut voir aussi dans lʼinitiative de lʼadministration Trump lʼébauche dʼun revenu universel minimal pour tous. Une proposition qui est avancée par de nombreux collectifs citoyens depuis longtemps.

En Europe, la suspension des règles du Pacte de stabilité (proposée par la Commission au Conseil européen), lʼémission de « corona-obligations » ou lʼactivation des prêts aux États du Mécanisme européen de stabilité — dont les contreparties [8] seraient oubliées — sont des avancées dʼautant plus indispensables que les arguments invoqués, depuis dix ans au moins, contre de telles décisions nʼont aucun fondement scientifique. Lʼobstination des Rhéno-flamands à refuser toute mutualisation des dettes souveraines pourrait contribuer, au sortir de la crise, à une profonde remise en cause du projet européen : qui, aujourdʼhui, fait mine de venir en aide aux Italiens ? Les Chinois [9], les Russes et les Albanais. Disons-le, les 37 milliards dʼeuros (0,3% du PIB de la zone euro) prélevés sur le budget communautaire sont ridicules, comparés à lʼeffort budgétaire quʼil faut consentir pour éviter à lʼéconomie européenne une dépression au moins aussi sévère que celle de 1929. Quelques calculs élémentaires suggèrent que ce sont au moins 10% du PIB européen quʼil faudrait injecter dans lʼéconomie. Cela suppose, bien sûr, la mise en place dʼun pilier politique au sein des institutions communautaires. Ce qui, depuis la création de la zone monétaire, fait défaut au projet européen [10]. Lʼabsence de coordination soulève déjà une question : à quoi bon une Union si elle ne permet même pas de faire face à une telle pandémie ? Si les États se retrouvent seuls, une fois de plus, pour agir ?

Lʼactivation dʼun programme de quantitative easing de 750 milliards dʼeuros par la Banque centrale européenne est bienvenue, même si son niveau reste modeste. Surtout, elle risque de rater sa cible .Ces programmes dʼassouplissement monétaire quantitatifs précédents lʼont montré : lʼessentiel des euros nouvellement émis nʼa pas été déversé par les banques privées dans l’économie réelle mais a été réinvesti dans d’autres actifs financiers, comme les actions, y compris hors zone euro. Aujourdʼhui, compte tenu de l’effondrement des marchés financiers, les investisseurs sont certainement tentés de conserver ces liquidités. Cʼest la raison pour laquelle, se contenter de ce type de mesure monétaire relève encore dʼune réaction au monde dʼhier, celui de la crise de 2008. Renflouer une fois de plus le secteur bancaire est inutile si lʼéconomie réelle sʼeffondre. Il est indispensable d’agir directement auprès des ménages et des PME. Comment faire ? Les particuliers ne disposent pas dʼun compte de dépôt auprès de la BCE, contrairement aux banques privées. En revanche, la BCE pourrait refinancer les banques publiques — en France, par exemple, la Banque publique d’investissements — de manière que celles-ci puissent créditer directement les PME et les ménages [11].

Toutefois, les initiatives auxquelles on vient de faire allusion sont insuffisantes. Il faut comprendre que lʼappareil productif occidental est, ou va être, partiellement à lʼarrêt. Contrairement au krach boursier de 1929 et à la crise des subprimes de 2008, cette nouvelle crise économique touche dʼabord et en son cœur lʼéconomie réelle. À cet aveu dʼimpuissance face à la vulnérabilité dans laquelle nous a placés la quête de rendements à court terme sʼajoute lʼinjustice dans la prise de risque personnels face au virus.

Nous sommes en train de découvrir que les chaînes dʼapprovisionnement à flux tendus selon le principe du « juste-à-temps » nous rendent extrêmement fragiles. Si le confinement se prolonge, certaines métropoles pourraient en faire la cruelle expérience dans les jours ou les semaines qui viennent avec lʼapprovisionnement alimentaire. Cʼest déjà le cas à Londres. Une fois la pandémie définitivement surmontée (dans un an, environ), la relocalisation des activités industrielles et agricoles essentielles sera à lʼagenda de la quasi-totalité des pays qui, depuis trois décennies, ont livré leur souveraineté alimentaire au jeu de la globalisation marchande. Un légitime protectionnisme écologique, social et sanitaire promet certainement de redevenir dʼactualité dans les années qui viennent [12]. À lʼinverse, le maintien forcé des chaînes dʼapprovisionnement expose en premier lieu les femmes et les salariés modestes. À cet aveu dʼimpuissance face à la vulnérabilité dans laquelle nous a placés la quête de rendements à court terme sʼajoute lʼinjustice dans la prise de risque personnels face au virus.

Dans la plupart des pays contraints de pratiquer le confinement, lʼappareil productif est donc partiellement mis à lʼarrêt, ou le sera prochainement ; les chaînes de valeurs mondiales ralentissent et certaines dʼentre elles vont être interrompues. Le travail est « en grève » involontaire. Ce nʼest pas seulement une crise keynésienne [13] dʼinsuffisance de la demande (car ceux qui ont des liquidités ne peuvent pas les dépenser puisquʼils doivent rester chez eux), cʼest aussi une crise de lʼoffre. Cette pandémie nous fait découvrir un nouveau type de crise, inédit, où se conjuguent une chute de lʼoffre et de la demande. Dans un tel contexte, injecter des liquidités est à la fois nécessaire et insuffisant : les réserves des acteurs vont augmenter, cela permettra de limiter un certain nombre de non-remboursements mais cela ne remettra pas au travail ceux qui sont, à juste titre, confinés et doivent le rester si lʼon veut éviter lʼeffondrement de notre système de soins. Sʼen contenter reviendrait à donner des béquilles à quelquʼun qui vient de perdre ses jambes…

Ce ne peut donc être quʼà lʼÉtat de créer des emplois nouveaux capables à la fois dʼabsorber la masse des salariés qui, en sortant de chez eux, vont découvrir quʼils ont perdu leur emploi (tout simplement parce que leur entreprise nʼest déjà plus viable ou ne le sera plus prochainement) et de relancer lʼactivité. Lʼidée que lʼÉtat puisse sʼinstituer en employeur en dernier ressort nʼest pas nouvelle non plus : à l’initiative du président Roosevelt, la Works Progress Administration américaine fut mise en place pendant les années 1930 [14]. Au Royaume-Uni, les salaires sont garantis à présent par lʼÉtat à hauteur de 80% (plafonnés à 2 500£/mois) et le gouvernement sʼest engagé à ce que nul ne perde son emploi à lʼissue de la crise [15]. En Irlande, 70% des salaires sont pris en charge par lʼÉtat [16], au Danemark, 75% [17]. De facto, cela revient à socialiser les revenus du travail et à instituer lʼÉtat en employeur en dernier ressort. Le Danemark entend aller plus loin, avec raison, et assumer une fraction non seulement des salaires mais de lʼensemble des charges des entreprises. LʼItalie tente de lui emboîter le pas [18].

Bien sûr, pour que la prise en charge de la réindustrialisation française par lʼÉtat ait un sens, il faut réfléchir sérieusement aux types de secteurs industriels que nous voulons privilégier à la sortie du tunnel. Ce discernement doit, d’une part, prendre en compte lʼimpératif climatique et la préservation de la biodiversité et, d’autre part, être opéré dans chaque pays, à la lumière des caractéristiques propres à chaque tissu économique [19]. Mais on peut rappeler dʼores et déjà quelques remarques de bon sens :
-il est faux de penser que lʼaustérité budgétaire permet à un pays de sʼenrichir. La dépense publique est, depuis toujours, une composante indispensable de lʼactivité économique. Techniquement, cela signifie, par exemple, que les résultats dʼéquivalence ricardienne [20] que lʼon enseigne aux étudiants depuis des décennies sont des contes de fée. En outre, la seule institution qui ne puisse pas faire faillite, quelles que soient les circonstances, cʼest lʼÉtat. En effet, les défauts souverains ne sont possibles que pour les États dont la dette nʼest pas libellée dans leur devise nationale ou dont la Banque centrale ne peut pas monétiser la dette, ce qui ne sera pas le cas avec les corona-bonds.
-la concurrence parfaite est un mythe, un concept sans contenu scientifique. La concurrence est toujours oligopolistique, imparfaite et donc inefficace en termes dʼallocation des ressources et des compétences. Autrement dit, lʼintervention publique, loin de violer les lois de la concurrence, peut permettre de corriger ces inefficacités. Mieux, le ciblage dʼune politique industrielle sectorielle (interdit par la Commission européenne depuis vingt ans pour préserver une saine « concurrence ») est un outil banal, normal, que la plupart des pays occidentaux ont abandonné depuis les années 1970 et quʼil sʼagit de redécouvrir à toute vitesse.

Lʼaustérité tue, nous en avons lʼillustration en ce moment même, dans nos services de réanimation. Il est donc légitime et nécessaire que les États occidentaux, aujourdʼhui (comme hier), pratiquent de la dépense budgétaire pour financer lʼeffort de reconstruction de lʼappareil productif qui sera nécessaire à la fin du confinement en privilégiant tel ou tel secteur. Bien évidemment, leurs dettes publiques vont augmenter. Faut-il rappeler que, pendant la Seconde guerre mondiale, le déficit public des États-Unis a atteint 20% du PIB plusieurs années de suite ? En lʼabsence de dépense massive, maintenant, par lʼÉtat, pour sauver lʼéconomie, le déficit sera bien plus important encore demain. Il nʼest pas inutile, ici, de rappeler également que le plan dʼajustement structurel imposé à la Grèce nʼa servi strictement à rien : le ratio dette publique/PIB dʼAthènes atteignait les mêmes niveaux en 2019 quʼen 2010. Autrement dit, lʼaustérité tue, nous en avons lʼillustration en ce moment même, dans nos services de réanimation. Et elle ne résout aucun problème macro-économique.

La véritable difficulté — et elle est majeure— consiste à coordonner et organiser la création dʼemplois dans la production agricole et industrielle [21] : la bureaucratie dʼÉtat européenne a perdu lʼessentiel de la culture industrielle des hauts fonctionnaires dʼaprès-guerre et ne sait guère faire autre chose que multiplier les bullshit jobs de contrôleurs et de consultants [22]. Une grande partie de la haute fonction publique française ne fait guère exception. Il nʼy a pas dʼautre issue quʼune collaboration entre la fonction publique et le management des groupes industriels français en lien avec la société civile et les partenaires sociaux. Annuler une partie des dettes publiques

Il y a, par ailleurs, un moyen simple de soulager tout de suite les finances publiques des États en état dʼurgence nationale : effacer les dettes publiques détenues par la BCE. Je lʼai rappelé plus haut, la BCE injecte déjà, à nouveau, des tombereaux de liquidités en rachetant des titres de dette publique. Elle doit le faire en fléchant cet argent non dans le système bancaire mais dans lʼéconomie réelle et annuler la dette publique quʼelle détient dans son bilan. La seule annulation du remboursement du principal revient à faire disparaître plusieurs centaines de milliards dʼeuros de dettes souveraines. Dans le cas de la France, une estimation suggère un montant dʼenviron 400 milliards dʼeuros aujourdʼhui [23]. Cela signifierait que lʼÉtat français pourrait dʼemblée injecter 17% du PIB (pré-pandémie) dans lʼéconomie. Nous sommes dans les bons ordres de grandeur de ce quʼont fait les États-Unis pendant la Seconde guerre mondiale. Comme il faudra, de toutes façons, réviser le statut de la BCE une fois la crise passée, lʼinstitution actuelle peut fort bien continuer à créer de la monnaie sans fonds propres ou avec des fonds propres négatifs. Certains considèrent quʼune telle annulation serait synonyme dʼun Armageddon financier. Mais cela sera le cas dans quelques jours, si nous ne prenons pas très vite des dispositions très fortes : 30% de la capitalisation boursière mondiale ont déjà disparu en deux semaines. La Banque centrale est la seule banque qui puisse fonctionner sans fonds propres (moins de 100 milliards dʼeuros aujourdʼhui) voire avec des fonds propres négatifs. Elle peut parfaitement les utiliser pour éponger une partie des pertes que cette annulation lui infligerait et continuer de fonctionner. Et les traités européens nʼobligent pas les États membres de la zone euro à renflouer la BCE au prorata de leur PIB. Comme il faudra, de toutes façons, réviser de fond en comble le statut de la BCE une fois la crise passée, lʼinstitution actuelle peut fort bien continuer à créer de la monnaie sans fonds propres ou avec des fonds propres négatifs. Cʼest tout ce dont nous avons besoin. Enfin, la Cour de justice de lʼUnion européenne nʼest pas contrainte de considérer que cette annulation du principal revient à un financement direct dissimulé des Trésors souverains. Cette annulation peut même sʼopérer immédiatement dans le respect de lʼorthodoxie des traités. Orthodoxie qui, de toute façon, nʼest plus respectée par personne aujourdʼhui et devra être remise en cause à lʼissue de la crise. Le seul véritable risque dʼune telle annulation de dette serait une vive spéculation contre lʼeuro sur les marchés des changes de la part dʼinvestisseurs qui estimeraient, à tort, cette politique suicidaire. Il y a deux réponses à cela : a) face à lʼurgence, une fièvre spéculative sur les marchés des changes serait un moindre mal ; b) les investisseurs, aujourdʼhui, encaissent des pertes colossales sur les marchés financiers dʼobligations et dʼactions (un tiers de la capitalisation boursière mondiale a déjà disparu en deux semaines) : les circonstances actuelles devraient les aider à comprendre que faciliter la dépense budgétaire aujourdʼhui est le seul moyen de sauver lʼEurope. Un instant de raison devrait les inciter, au contraire, à acheter de lʼeuro si la BCE se résout à annuler les dettes souveraines quʼelle détient.

Pour lʼheure, lʼurgence est à la résolution la plus rapide possible de la crise sanitaire et à la sortie du confinement : il nʼy a pas de contradiction entre les impératifs sanitaire et économique, au contraire. Le seul moyen dʼy parvenir tient dans un engagement massif de lʼÉtat : en Espagne, les cliniques privées ont été réquisitionnées ; au nord de lʼItalie, des hôtels sont transformés en services de réanimation de campagne. Enfin, dépister est lʼunique solution pour hâter la sortie du confinement sans condamner les populations à devoir se remettre aussitôt en quarantaine.

1er avril 2020

https://www.revue-projet.com/articl...

Notes :

[1] Gaël Giraud, « Dépister et fabriquer des masques, sinon le confinement n’aura servi à rien », Reporterre, 24 mars 2020.

[2] Selon l’OCDE, l’Allemagne dispose de deux fois plus de lits de soins d’urgence par habitant que la France. C.f. Robin Prudent, « Coronavirus : la France compte moins de lits en "soins aigus" que la moyenne des pays développés », France Info, 23 mars 2020.

[3] Ici, il s’agit d’euro-bonds : des obligations ou titres de créance garantis par la Banque centrale européenne et donc dans les pays de la zone euro solidairement, NDLR.

[4] Cf. G. Giraud, « Les Piigs, la dette et l’anorexie budgétaire », Revue Projet, 2010.

[5] Cf. G. Giraud, Illusion financière, Éditions de l’Atelier, 2014.

[6] Ben Casselman, Patricia Cohen et Tiffany Hsu, « ’It’s a Wreck’ : 3.3 Million File Unemployement Claims as Economy Comes Apart », The New York Times, 26 mars 2020.

[7] Steve Matthews, « U.S. Jobless Rate May Soart to 30%, Fed’s Bullard says », Bloomberg, 22 mars 2020.

[8] Comme la fameuse règle des 3% maximum pour la dette publique, NDLR.

[9] En réalité, le gouvernement italien a dû acheter le matériel médical chinois. La sollicitude de Pékin est donc toute relative.

[10] Cf. G. Giraud, « Quelle économie européenne pour demain ? », Revue Projet, septembre 2008. « L’Europe entre faillite et reconstruction : année zéro », Études, février 2011 et « Après le krach des dettes publiques, reconstruire », Études, octobre 2011.

[11] Cf. N. Dufrêne, P. Gilbert et G. Giraud, « Comment financer une politique ambitieuse de reconstruction écologique ? », Institut Rousseau, 2020. A. Grandjean et N. Dufrêne, Une Monnaie écologique : pour sauver la planète, Odile Jacob, 2020. Cela suppose que la BPI puisse enfin fonctionner comme une banque, cf. G ; Giraud, « Banque publique d’investissement, la mal nommée », Revue Projet n°331, décembre 2012.

[12] Cf. G. Giraud, « L’épouvantail du protectionnisme », Revue Projet, février 2011 n°320. « Plaidoyer pour un protectionnisme européen », Revue Projet, avril 2011, n°321.

[13] Dans son modèle, Keynes entend relancer l’économie en facilitant les crédits à la consommation, NDLR.

[14] Avec l’approbation de l’économiste Milton et son épouse. Cf. Milton et Rose Friedman, Two Lucky People, The University of Chicago Press, 1998.

[15] RJ Partington, « UK government to pay 80% of wages for those not working in coronavirus crisis », The Guardian, 20 mars 2020.

[16] Philip Ryan, « Coronavirus unemployment payment to rise to €350 per week and Government to pay 70pc of retained workers’ salaries », The Independant, 24 mars 2020.

[17] Derek Thompson, « Denmark’s idea could help the world avoid a great depression », The Atlantic, 21 mars 2020.

[18] Sonia Sirletti, John Follain et Flavia Rotondi, « Italy announces $28 billion plan to cushion virus-hit economy », Bloomberg, 10 mars 2020.

[19] Rémi Noyon, « Gaël Giraud : « Avec cette pandémie, la fragilité de notre système nous explose à la figure » », L’Obs, 20 mars 2020.

[20] Soit l’équivalence entre l’augmentation de la dette publique aujourd’hui et l’augmentation des impôts requise demain pour le remboursement de cette dette, NDLR.

[21] Le problème n’est pas nouveau, cf. G. Giraud, « Quelle politique industrielle en Europe ? », Revue Projet, mai 2010, n°316.

[22] Cf. David Graeber, Bullshit jobs, Les Liens qui libèrent, 2018.

[23] Michel Lepetit, « Nourrir le débat sur une annulation partielle (370 milliards d’euros) de la dette publique », blog Chroniques de l’Anthropocène, 15 avril 2019.


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