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Journal aux confins. 10 avril 2020 - 13 mai 2020
Jacques Barbarin

Ce journal aux confins – comme on parle en Italie des « confini dell’ state » - frontières de l’état - a été écrit sur une période de trente-quatre jours, commencé presque un mois après le début du confinement, terminé deux jours après le dé-confinement. Ce ne sont juste que des notes, pas une œuvre d’auteur. Chaque note était rédigée juste avant le petit déjeuner, et je me disais « Jacques, presses-toi, ton thé va refroidir. » Vous voyez donc bien que ce n’est pas très sérieux.

10 avril 2020

Demain, 15h, 5ème lecture téléphonée à la baronne de la place Saëtone, Dame Jacqueline. Au programme : Le Journal de Jules Renard et particulièrement le 30 décembre 1897, où il assiste à la première de Cyrano de Bergerac. Renard est un très fin observateur, il ne fait pas de phrases, mais crée des images ; il est auprès de ce qu’il écrit, tout en ne se départissant pas d’un certain humour, ou plutôt d’un humour certain, lui qui se qualifiait d’ "ironiste". Il termine le 30 décembre - et 1897- ainsi : Noir sur noir, comme une aile de corbeau. La lecture sera précédée, pour la 2ème fois d’une "entrée" du "Dictionnaire amoureux du Nord", que Jacqueline avait beaucoup apprécié lorsque je lui en avais lu des extraits, en 2018. Aujourd’hui, cela sera "Le vent du Nord", la fois suivante, cela sera "Les estaminets", car parler donne soif.

11 avril 2020

Hier, je me suis « dé-confiné » avec les sonates pour violoncelle de Bach, par Pablo Casals. En même temps – comme dirait l’autre – les chapitres 10 à 16 de ce qui devient mon livre de chevet, « La fugue du kaballiste », de Frank Lalou. Roman ? Essai ? Introspection des mondes futurs ? Somme théologique ? Tout cela à la fois. Un des personnages est une jeune violoncelliste qui exerce son art dans la cour carrée du Louvre. Et je suis en train d’écouter Pablo Casals. Et je trouve dans l’œuvre de Lalou des correspondances, des échos à ce que nous vivons actuellement. Le mot fugue doit être pris au sens musical du terme. En 1727 et en 2031, le même fléau touche la terre… Le premier CD que j’achèterai, une fois tout fini : « Les variations Diabelli », de Ludwig van. Par Barenboïm.

12 avril 2020

J’ai chez moi une photographie de grand format, un 30x40, encadrée. Elle est de Rémy Seisler. Nous sommes à Ground Zéro, la photo est en contre-plongée, en plan serré. En arrière-plan, sur deux cotés, des filets d’eau, comme deux rideaux tombant dans une étendue d’eau. Premier plan : une plaque de marbre sur laquelle sont inscrits des noms des « disparus » du 11 septembre. Un certain Gérard J. Coppola. Sur le marbre, des gouttes de pluie. L’arrière plan est noir, l’avant plan blanc gris. La photo, en couleurs, est dans ces tonalités. Sur le N de Fabian Soton un bouton de rose blanche. Rosebud. Quand nous serons sortis – mais totalement - de ces confins, j’aimerai que nous regardions la culture différemment, avec intelligence. Shakespeare nous dit « Le monde est un récit plein de bruit et de fureur, Brecht : « Le ventre est encore fécond… », Nougaro : « Y avait une ville et y’a plus rien ». Ce ne sont pas de belles phrases, mais des « messages in a bottle ». A nous de les déchiffrer.

13 avril 20020

Depuis 2-3 jours, il se passe de drôle de choses dans le fouillis qui me tient lieu de bibliothèque. Des livres que je pensais avoir égaré réapparaissent. Comme si la situation me disait : "Mais non, Jacques, ces livres sont là. Regarde !". Sont réapparus "L’Illiade", "Les carnets d’un jeune médecin", de Boulgakov, "Le Horla" de Maupassant, avec la première version, "Le manuscrit trouvé à Saragosse", bref j’ai de quoi me dé-confiner intérieurement. Autre dé-confinement, hier soir à la télé," Barry Lyndon"... Même si j’ai déjà vu ce film, il me fait le même effet que tout film de Kubrick revu à la télé : j’ai l’impression, à chaque fois de le voir pour la première fois. Un film de Kubrick, c’est une série de questionnements esthétiques, moraux, métaphysiques, que l’on se pose à chaque fois avec bonheur. A propos de morale, cette signature kubrickienne qu’est le travelling. "Le travelling est une affaire de morale", disait Godard.

14 avril 2020

Mes rencontres du mardi et du samedi à 15h, où je lis à la baronne de Saëtone. Cette semaine, sur deux jours, le premier chapitre de "La fugue du kabbaliste". Ce livre m’est indispensable, comme m’est indispensable l’écoute des suites pour violoncelle de Bach. J’ai promis à Frank que, après les confins, mon premier article sera pour son livre. Croix de bois, croix de fer... Mais nous ne sommes pas en enfer, sans -encore- âtre mort ? Ce que j’entends de la part des experts, des politiques, ne me rassure guère. Sommes nous dans du théâtre de l’absurde, dans du mélodrame, ou du vaudeville ? Words, words, words. Après le livre de Lalou, je passe au journal de Jules Renard, entrelardé d’autres lectures. Et à 15h ma lecture téléphonée. Remède à la mélancolie.

15 avril 2020

Tous les soirs, à 20 heures, infirmières, personnel de santé… sont applaudis depuis les balcons. Parmi ces laudateurs, y aurait-il des laudateurs qui dénoncent – anonymement, bien sûr – les infirmières habitant leurs immeubles sous prétexte qu’elles peuvent contaminer ? Leurs grands parents – toujours anonymement – dénonçaient-ils les juifs à la Kommandantur ? J’ai dit « La fugue du Kabbaliste » en écoutant les suites pour violoncelle de Bach. J’ai dit -11 avril- que ce roman se déroule pour moitié en 2031 et pour moitié en 1727. Or ces suites ont été composées dans les années 1720. Il n’y a pas de hasard. Où va me mener ce journal ? Je ne sais, mais en tous cas, il y va. L’essentiel n’est pas le but, mais le chemin.

16 avril 2020

Qu’est – ce qui nous arrive ? Est-ce la fin d’une civilisation ? COVID 19 est il un Horla ? Début d’année, je me disais : "En mai, j’irai à la Quinzaine des Réalisateurs" à Cannes. Patatras ! Les sélections actuelles sont annulées. À l’heure actuelle, pour le festival officiel, on ne sait pas. Pour Avignon, c’est fait, c’est plié. Je n’ai pas de solutions pour aider la culture, par contre je sais que, aussi bien pour le public que pour les gens de culture, il va nous falloir être intelligents, c’est-à-dire contourner l’obstacle. En le contournant, nous le nions. « Supposer Dieu, c’est déjà le nier », disait Proudhon. Plus facile à dire qu’à faire. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Tenez, à propos de payer. Plus de spectateurs ? Plus d’aide de l’Etat ? Inventons. Réinventons, soyons humains. L’intelligence. Contournons l’obstacle. Laissons-le derrière nous. Il se niera de lui-même. Plus facile à dire qu’à faire, je sais. Il faut imaginer Sisyphe heureux. Imaginer.

17 avril 2020

« Je ne sais plus où j’en suis/ De mes jours et de mes nuits » - « Que se passe t-il ?/ J’y comprends rien/ Y avait une ville/ Et y a plus rien ». On me dit qu’il y a eu hier prés de 600 décès. En même temps – comme dirait l’autre – il y a moins de cas de réanimations. Décidément, la grande muette porte bien son surnom : combien de cas réellement sur le Charles De Gaulle ? L’armée mentirait-elle, non comme un arracheur de dents, mais comme un labo chinois d’où serait partie la pandémie et non d’un marché aux animaux vivants ? Que se passe t-il ? J’y comprends rien. La culture du secret, en l’occurrence criminel, en Chine n’y serait-elle pas un élément fondamental, Je pense aux triades. Je vais me replonger dans un petit livre miraculeux, d’un auteur miraculeux, Christian Bobin, sur, autour, à partir d’un être miraculeux, Pierre Soulages. Il a eu 100 ans à la fin de l’année dernière. J’en aurais 71 le 22 juin. Suis-je une personne à risque ? Que se passe t-il ? J’y comprends rien.

18 avril 2020

J’ai parlé le 12 avril de cette photo de Rémy Seisler. Je voudrai parler d’une aquarelle de Marta Wiler, que j’ai chez moi. Marta, d’origine nordique, est une femme jeune débordante de vie, fascinée par le jazz, source d’inspiration de ses aquarelles. Elle « croque » sur le vif, sur le champ. Celle qui est chez moi a été « croquée » dans un petit club de jazz, à New York. L’orchestre, un quatuor, piano, contrebasse, batterie, voix. Au premier plan, de dos, le public. Ça vit, ça trépigne. Évidement, je n’ai plus les concerts de la Cave Romagnan, tous les samedis. Bon, j’ai les CD, dont beaucoup en live. Ça ne remplace pas, mais ça force l’imagination. Donc, finalement, malgré mes 70 ans, je ne suis pas stigmatisé, ce qui était pérenne hier ne l’est plus le lendemain. Finalement, avec nos modes de vie, nos rituels, nos rendez-vous par téléphone, nous sommes plus sages que le pouvoir.

19 avril 2020

La situation est contradictoire. Mélange de bonnes informations, d’inquiétantes voire de cruelles. J’ai l’impression d’être au cœur de "La fugue du kabbaliste", dont je vous ai déjà parlé. Mélange de terreur, d’incompréhension, de mystères, et Jean Sébastien Bach pour nous sauver. Mais le virus de la peste... Le ventre est encore fécond... J’ai terminé ce livre hier. Il est juste 10 heures. Il se met à pleuvoir. Que vais-je lire... Me replonger dans le recueil de nouvelles de Borgès, "L’aleph". Picorer dans le Journal de Jules Renard. Et pourquoi pas, si j’ai le temps, replonger dans "Les chemins de la liberté". Daladier arrivant au Bourget après les "accords" de Munich. "Les cons !" Passer de Bach à Dollar Brand, concert à Montreux en 1980. Remède à la mélancolie.

20 avril 2020

"Je ne suis rien/ Je ne serais jamais rien/ Je ne peux vouloir qu’être rien/ A part ça, je porte en moi tous les rêves du monde." je relis ce poème de Pessoa, à mon sens l’un des plus beaux du monde. A la lumière de ce que nous vivons, ce poème, "Bureau de tabac", s’augmente. "L’univers s’est reconstitué pour moi sans idéal et le patron du Tabac a souri." Comme l’édition que j’ai est bilingue, je le relirai en portugais, rien que pour la musique des mots. Tatiana m’a offert un œuf, hier. Un œuf dur, mais avec la coquille peinte, comme on l’offre pour la Pâque orthodoxe. Les trois Pâques, chrétienne, juive, orthodoxe, se sont suivies. Résurrection de qui ? Demain après midi, ma lecture téléphonée sera les premières pages de "Pierre", cette lettre de Christian Bobin à Pierre Soulages. Samedi, 15h, Scène 1 de l’acte I de Richard III. Mon royaume pour un vaccin !

21 avril 2020

Je me lève tous les jours à heure fixe. Pas de fièvre. Me douche à heure fixe. Mon petit déjeuner à heure fixe, et, juste avant, ma page du journal aux confins. Et ainsi de suite. Mais j’ai l’impression de vivre dans une bulle. Que tout est à vau-l’eau autour de moi. Nous ne dansons pas au dessus d’un volcan, nous sommes précipités dans le cratère. "La peste établie dans une cité, les cadres réguliers s’effondrent, il n’y a plus de voirie, d’armée, de police, de municipalité." (Antonin Artaud, Le théâtre et la peste, in Le théâtre et son double). Aux États-Unis, les biens de première nécessité ne sont pas la nourriture, encore moins les livres, mais les armes. Je ne peux plus supporter la phrase : "Aux armes citoyens." En France, 20.000 morts, mais tout va bien, on va dé-confiner.

22 avril 2020

Ça y est ! J’ai un masque ! J’ai un masque ! En plus il a été confectionné par le Théâtre National de Nice ! Donc le théâtre protège. Mais ça, je le savais depuis longtemps. A propos de théâtre, il faudrait redécouvrir la pièce de d’Albert Camus, « État de siège ». Dans une petite ville d’Espagne, la peste s’installe, sous la forme d’une armée ennemie. Ce n’est pas une adaptation de « La Peste ». Cette pièce n’a pas « marché » lors de sa création, en 1948. Je l’avais vu jouer lors d’une « quinzaine des compagnies » organisée par le Théâtre de Nice, c’était environ il y a 20 ans. La compagnie s’appelait « Act’ Libre », c’était impressionnant d’inventivité et de recherche. La représentation était aux Arènes de Cimiez. Voilà. Bonne immersion dans le théâtre. Après le petit déjeuner, je vais remettre cette superbe musique de Dollar Brand à Montreux, tout en picorant dans les pages du Journal de Jules Renard. Dans deux mois, j’aurais 71 ans.

23 avril 2020

Je tiens ce journal de bord comme au fond les pirates en tenaient. Je suis un pirate, et dés que je vois un bâtiment portant le drapeau COVID, à l’abordage ! Pas de quartier ! Un autre pirate est parti il y a quarante ans, exactement le 18 avril 1980 : Jean-Paul Sartre. Nous qui aimons célébrer les anniversaires, à la téloche, on en a peu parlé. Moi, je suis Stones et Beatles, Sartre et Camus. Jean Sol Partre s’est trompé bien des fois, mais c’est le lot de l’ordinaire humain. La nausée, Les chemins de la liberté, Les mots, Le Diable et le bon Dieu, Huis-clos... Ça compte pour du beurre ? De Gaulle disait, lorsqu’on voulait embastiller Sartre : "On n’emprisonne pas Voltaire." Oui, il s’est trompé. Et alors ? Se tromper, c’est être libre. Sartre et Camus, Camus et Sartre.

24 avril 2020

La culture, c’est une affaire de désir. Je dirai même que c’est son moteur. Désir de l’émetteur, désir du récepteur. Un tableau n’existe que par le désir du peintre ; il ne vit que par le désir du regardant. La culture nous était indispensable, elle l’est encore plus dans nos temps et dans celui à venir, une fois franchi les confins. Matinée très occupée : prise de sang, pharmacie pour renouvellement d’ordonnance, courses, conclues avec l’achat d’un poulet rôti. Un poulet rôti et Jules Renard. Je n’ai pas d’inspiration, je n’ai que des respirations. Que vais-je écouter ? Tiens, Léo Ferré. "Lorsque tu fermeras/ Les yeux de l’oppression."

25 avril 2020

Il y a 46 ans, le 25 avril 1974, au Portugal, les soldats postaient au canon de leurs fusils non une baïonnette mais un œillet. Un œillet. Au 19ème siècle, les directeurs de théâtre, pour signifier aux comédiennes qu’elles restaient la saison suivante, leur offrait des roses. A celles dont ils ne renouvelaient pas le contrat, des œillets. Brisons ces conventions bourgeoises. Lorsque nous aurons dépassé les confins et que nous pourrons aller au théâtre, offrons des œillets. « Face aux vieilles malédictions/ Je déclare, avec Aragon/ La femme est l’avenir de l’homme ». A vos aimées, à vos amies, à toute femme croisée dans la rue, offrez des œillets. Un jour, à Avignon, Michel Bruzat, directeur du Théâtre de la Passerelle à Limoges, me disait : « Si la pièce est bonne, on voudrait partir avec la comédienne ».

26 avril 2020

« Personne n’était plus dans les cafés/ Il pouvait faire aussi beau que pleuvoir » (Aragon in « Il ne m’est Paris que d’Elsa »). Nous sommes devenus des réceptacles à statistiques. Hier, tant de décès ; tant de réanimations ; tant de milliards de dépenses ; tant de chômage partiel. Et notre vie intérieure ? Ce matin, sur France Inter, à 8h20, deux doctes médecins. Y aura t-il une nouvelle vague d’épidémie ? A la place, écouté le concert à l’Olympia le 27 juin 2012. Du bonheur dans les conques. Vais relire « Les herbes vagabondes » d’Alain Raybaud. Chef mao à Nice en 68. Restaurateur à Nice et à New York. Un livre de recettes avec des herbes. Encore du bonheur. 15 pages d’avant propos, de la lumière. Tiens, je lirai cela à la baronne de la place Saëtone ! « Je n’aime rien que par ta grâce et Paris ne m’est rien que d’Elsa. »

27 avril 2020

"Aux terres sans nom et sans chiffres/ Le vent d’autres domaines descendait/ La pluie apportait des cercles célestes" (Pablo Neruda, Canto general) Un ami a filmé avec son portable, dans le ciel de Nice, un choucas (petit rapace de la taille d’un corbeau). Le nom "Baie des Anges" vient du fait qu’il y a un moulon de temps, on y croisaient des requins anges (requins de petite taille, non agressifs, rien à voir avec "Les dents de la mer"). Avec la pollution marine, ils ont disparus. Vont-ils revenir ? Ce qui est une bonne nouvelle pour les animaux, nous devons le transformer pour nous en exigence. Retrouvons la lenteur. Hier, Henri Weber, "soixantehuiste", dirigeant de la LCR, sénateur socialiste, s’est fait "covidé". Rira bien... "Je ne vais pas mourir. Je pars/ En ce jour de volcan/ Vers l’homme en foule/ Vers la vie". (Canto general)

28 avril 2020

Aujourd’hui je voudrai vous parler télévision et livre. Connaissez-vous le canal 13 de la TNT ? Sur celui-ci se partagent 2 chaînes, PUBLIC SENAT et LCP (La Chaîne Parlementaire). Je les redécouvre, et même je les découvre. Public Sénat est le relais des débats au Sénat. Mais il y a aussi des fictions docs superbes (Jaurès, Pasteur, Alias Caracalla-Au cœur de la résistance, adaptation des mémoires de Daniel Cordier), des débats à la suite de documentaires (Débatdoc) REMBOBINA, présenté par Patrick Cohen, à partir d’archives de l’INA... 2 merveilles de chaînes. Vive le 13 ! Retrouvé "La confrérie des chasseurs de livres" de Raphaël Jérusalmy, chez Actes Sud : une plongée au XIVème siècle dans le domaine du livre. Ce thème ne peut que me convenir. Cela commence par l’élargissement" de Villon par l’évêque de Paris : il a une mission à effectuer commandée par Louis II...

29 avril 2020

Sans doute en janvier, j’ai trouvé, dans la rue, une photo de petit format, noir et blanc. Nous sommes à Nice, sans doute dans les années 60. La Promenade des Anglais. En arrière plan, le palais de la Méditerranée. Des palmiers. Un lampadaire. Au centre de la photo, un groupe de 4 personnes, coté mer. Des femmes, jeunes. Deux parlent entre elles. L’une, robe avec des motifs imprimés, un béret blanc sur la tête. Elle parle à une autre femme, une coiffe sombre, portant sur le devant un sac, peut-être un berceau, de forme oblongue. Une troisième, robe blanche, manches courtes, au pied des chaussures légères, regardant peut-être le - ou la - photographe. Au pied de la seconde femme un petit garçon, une casquette sur la tête, il doit avoir 3-4 ans. Ce n’est pas moi et je ne connais pas ces dames. Mais je m’imagine que oui. Et que le petit garçon, c’est moi.

30 avril 2020

"Le travail c’est la santé/ Rien faire c’est la conserver". Henri Salvador aurait-il prévu le confinement ? Bizarre, il m’arrive de considérer mes lectures en ces temps à l’aune de notre situation et j’ai comme l’impression d’y retrouver des échos. Comme si les "grands textes" avaient cette faculté de nous parler de notre contemporanéité, quelle qu’elle fût. Pendant la coupe du monde de football, tous les français, depuis leur canapé, se prenaient pour le sélectionneur de l’équipe de France et, évidemment, faisaient bien mieux que le dit sélectionneur. J’ai l’impression que, actuellement, du fond de leur canapé ou sur les plateaux des soi-disant chaînes infos, tout le monde aurait mieux fait que le gouvernement, que les docteurs... J’ai commencé par Henri Salvador, je termine par un détournement malrauxien : "Le XXIème siècle sera celui de la santé publique ou ne sera pas".

1er mai 2020

« Le ciel est par-dessus le toit/ Si bleu, si calme ». Depuis la prison de Charleroi pour Verlaine, depuis les geôles de Reding pour Oscar Wilde, depuis nos appartements confinés, le ciel est toujours par-dessus le toit. Est-ce que cette crise va faire de nous culturellement des étrangers à nous-mêmes ? D’aucuns diraient des « barbares », mais le barbare, dans la Grèce Antique, c’était l’étranger, celui que ne parle pas la langue. « Ne vous étonnez pas d’entendre des barbares appelé de noms grecs » (Platon) Irons nous de nous-mêmes au cinéma ? Retournerons-nous à l’opéra ? Irons-nous au théâtre écouter un comédien ? Pousserons-nous la porte d’une librairie ? Questions anodines ? « Un homme sans culture, c’est un zèbre sans rayures. » Proverbe africain. Ne nous re-confinons pas de l’intérieur. « Si l’on n’est plus que mille, eh ! bien, j’en suis ! Si même / Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ; / S’il en demeure dix, je serai le dixième ; / Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » We shall overcome.

2 mai 2020

Sur France Inter, il y a très souvent un message anxiogène sur l’alerte au coronamachin. Je ne peux plus le supporter. Le comédien qui lit ce message ne le peut plus non plus. Ah ! La voix ! Une voix ami vient de se barrer, et son corps aussi. Mon pote René-Gilles. Qui était-ce ? Un fou, un fada, un falabrac, un poète-électricien, à moins que cela ne soit l’inverse. Les mots, il leur envoyait dans le corps une décharge de 220 volts. Il avait été serveur au début du bar « La dégustation », dans le Vieux-Nice. Dans un de mes textes je comparais René à François Villon et le « taulier » de la Dégust’ à Robin Turgis, celui de la Taverne de la Pomme de Pin. Il est parti d’avoir trop usé la vie, pas du divoc. Peut-être que la voix qui s’en va, c’est l’âme qui part ? Mais, de toute façon, « Supposer Dieu, c’est le nier. » René, pour toi, j’écouterai le « Concerto d’Aranjuez », par Miles Davis et Gil Evans.

3 mai 2020

J’ai retrouvé un livre, je ne savais plus où il était, et coucou le revoilou : un recueil de poèmes de Borgès, « Œuvre poétique 1925-1965 », « mise en vers français » par Ibarra. Quelle belle formule, bien mieux que « traduction ». J’aime le Borgès nouvelliste (« Fiction »), chez le Borgès poète, je retrouve la veine du conteur. Curieusement, les 3 poèmes qui me touchent le plus se succèdent dans ce recueil : UN SAXON, où nous voyons un territoire envahi qui deviendra l’Angleterre. LE GOLEM, comme une nouvelle, un voyage dans la création de cet être. Comme dans UN AXON, on avance dans le récit à chaque ver. LE TANGO, comme un immense souvenir qui se lit, qui se prononce, qui s’articule comme on fredonnerait un tango. Pour la prochaine lecture à la Baronne : Borgès, Néruda, Aragon, Verlaine. Aujourd’hui je me confine… de claire n° 3 !

4 mai 2020

Je pense que nos meilleurs souvenirs sont ceux que l’on se fait soi-même. Ainsi cette photo dont j’ai parlé le 30 avril : C’est comme si elle appartenait à mon passé, c’est un « mentir-vrai. » Nous sommes confinés, nous allons être dé-confinés, est-ce que cela change quelque chose à notre moi profond ? Je ne sais pas. Sans doute, mais comment ? Je ne sais pas. Depuis une cinquantaine de jours, je vis au même rythme, en faisant quasiment les mêmes gestes, quasiment à la même heure. Je suis devenu un robot. On me parle de la vie d’après, je pense qu’elle sera la même que la vie d’avant, peut-être en pire. Nous vivons une énorme parenthèse, qui nous rend chacun comme – je dis bien comme – des morts vivants. Les seuls moments où je me sens vivant sont les mardis et samedis à 15 heures, lorsque je fais mes lectures téléphonées.

5 mai 2020

Bien sûr que la culture me manque. Mais, paradoxalement – est-ce vraiment un paradoxe – plus elle est absente, plus elle me renforce. Les œuvres théâtrales qui m’ont marquées, je m’y replonge : « Leeman Brothers, fragments d’une chute », de Stefano Massini, « Toujours la tempête », de Peter Handke, et une œuvre vue à la fête de l’Huma, « Les suppliantes » d’Eschyle. La fête de l’Huma… J’espère qu’elle aura lieu cette année. Vilar disait que le théâtre était aussi nécessaire que le gaz et l‘électricité, on pourrait dire tout simplement la culture. Après Mile Davis, j’écoute maintenant « Rock’n roll animal », de Lou Reed. En livre, l’Iliade, à voix haute : « Chante, déesse, l’ire d’Achille Peléiade/ ire funeste qui fit la douleur de la foule achéenne… » Et voilà !

6 mai 2020

Patrice Chéreau avait sorti un petit opuscule, en 1998, intitulé « Lorsque cinq ans seront passés », après son « Ring » à Bayreuth. Et nous, que dirons-nous, lorsque « cinq ans seront passés » ? N’oublions pas – comparaison n’est pas raison – que cinq ans après la crise de 29 – non, même pas, quatre – Hitler arrivait au pouvoir, et démocratiquement encore ! Que va être notre « dé-confinement » ? Y aura-t-il une nouvelle vague ? Les français, pendant les vacances, ne pourront pas aller hors de l’Europe. Ho, les pauvres…Moi, j’ai envie de revoir Prague, Amsterdam, et la fête de l’Huma. Avant le p’tit déj, réécouté cet animal Rock’n Roll. Les riffs et les soli de Dick Wagner, la voix comme venue d’ailleurs de Lou Reed, ça vaut bien ceux de Keith Richard et celle de Mick Jagger. Ce soir, sur Arte, « Diplomatie », avec Niels Arestrup et André Dussollier. A la manœuvre, Volker Schlöndorff. Jeu, set et match.

7 mai 2020

Pas envie d’écrire, aujourd’hui. Mais bon. Hier, comme je l’ai dit dans mon confins du 6, revu « Diplomatie ». J’avais vu en premier la pièce, et déjà vu le film. Suivait un portrait de Volker Schlöndorff. Au total, j’ai vu peu de films de lui : Diplomatie, bien sûr, mais aussi Le tambour, Les désarrois de l’élève Törless, L’honneur perdu de Katarina Blum, Le coup de grâce. En fait, Schlöndorff, né en 1939, est de la même génération que Werner Herzog, Alexander Kluge, Fassbinder, qui ont traités, dans leurs films, de la violence des dominants, états ou individus. Mais peut-être que Schlöndorff « avance masqué », se cachant derrière des adaptations littéraires. Au fond, Aguirre, Le tambour, Tous les autres s’appellent Ali, Artistes sous un chapiteau perplexes traitent de la violence inhérente à tout pouvoir.

8 mai 2020

Je reviens sur le film de Schlöndorff. Son art est de bien faire autre chose qu’une pièce filmée : il fait exister l’extérieur, il survient comme un surgissement du texte, le texte l’appelle. Au demeurant, l’extérieur est là dès le début : Nordling, le consul de Suède, arrive venant d’un passage secret, l’extérieur jaillit d l’intérieur. Je ne sais qui était le directeur de la photo, mais le résultat est « sublime, forcement sublime » : l’opposition entre le « vert de gris » des scènes d’intérieur et le sublime d’un Paris menacé. L’intérieur, c’est la guerre, l’extérieur, la diplomatie. Elle gagne, mais de justesse. Cela m’appelle la première phrase du livre de Von Clausewitz : « la guerre, c’est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Est-ce que la politique porterait en soi la guerre ? Cela m’appelle, ce foutu COVID 19 que Maupassant avait écrit- décrit-prédit avec le HORLA : « Je ne sais si cet homme est fou ou si nous le sommes tous les deux, ou si notre successeur est réellement arrivé. » (Dernière phrase de la première version du Horla)

9 mai 2020

Mon premier acte lors du dé-confinement ? Tout simplement, ce que je faisais avant le confinement : aller dans un petit parc près de chez moi et lire. Quoi ? Je ne sais encore. Mon premier achat CD ? « Les variations Diabelli », de Ludwig van. Mon premier livre acheté ? « Alias Caracalla », de Pierre Cordier, qui fût le secrétaire de Jean Moulin, alias « Rex ». Mon premier resto ? En fait, un circuit : rue barillerie, une part de socca chez « René Socca » et un « gotou » de rosé. Puis, place Garibaldi, « Café de Turin », 12 huîtres fines de claire n° 3, 12 moules de Bouzigues, 3 grosses crevettes et un verre… non, deux, de Mâcon blanc. Me faire couper les cheveux ? Non, pas tout de suite. Et pendant ce temps, on recherche le patient zéro. Pour quoi faire ? L’enfermer au goulag ?

10 mai 2020

Comme toujours, chaque matin, en ouvrant mes volets, les oiseaux trillent, sifflent, les tourterelles roucoulent. La paix retrouvée. Et me revient un film que j’aimerai revoir, prémonitoire, comme le sont toutes les grandes œuvres : « Les oiseaux ». Les oiseaux ne se vengent pas. Ils envoient un signe à l’humanité. L’une des œuvres emblématiques de cette période n’est pas « La peste », mais le « Horla ». La menace est aérienne, invisible, tapie, mais ne vient-elle pas de nous ? Première phrase : « Quelle journée admirable ! J’ai passé toute ma matinée étendu sur l’herbe… » Dernière phrase : « Non, non, sans aucun doute, il n’est pas mort… Alors… Alors… Il va donc falloir que je me tue, moi ! » (Version définitive) Demain nous attraperons la vie. Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine !

11 mai 2020

Je pense que la situation actuelle va donner du travail aux académiciens. A la lettre D : Dé-confinement. Le confinement existe bien, pas le dé-confinement. Au boulot ! Pour moi, cela serait plutôt confins et dé-confins. J’espère ne pas être déconfit. A la lettre P : Présentiel. Qu’es aquò ? Cela signifie que, par exemple, lors d’une réunion de travail, vous vous trouvez présent physiquement et non en vidéoconférence. Il fallait bien bien un mot pour ça. A la lettre Q : Quatorzaine. Cela signifie que vous êtes en quarantaine, mais que cela dure 14 jours et non 40. Sauf que le mot « quarantaine » ne désigne forcement plus une période de 40 jours mais la période où l’on doit se trouver confiné. La Quinzaine des réalisateurs à Cannes durait bien 15 jours au début, mais maintenant 10 jours, on ne l’appelle pas pour autant la dizaine des réalisateurs. Mais l’heure est à la précision, au vocabulairement correct. Une petite citation pour finir ? « Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté. » (Antonio Gramsci)

12 mai 2020

Hier, j’ai passé le coup de téléphone le plus joyeux depuis la mi-mars : à mon libraire. Et moi qui croyais que le livre était un produit de première nécessité ! J’ai commandé deux livres, « Alias Caracalla », de Daniel Cordier, et un livre nécessaire dans ces temps, « La rumeur d’Orléans ». Et, en fait, j’achèterai deux CD : outre Les Variations Diabelli, la sonate pour Arpeggione, de Schubert. Le politiquement correct a encore frappé : on ne dit plus « lutte des classes » mais « distanciation sociale ». Distanciation ? Qu’est-ce Brecht vient faire là-dedans ? Et cluster ? C’est poli, cluster, c’est doux à prononcer. Ça ressemble à Custer, le général américain. Le sens français est moins glamour : « foyer d’épidémie ». Faut pas affoler les populations. Le CD que j’écoute en ce moment : « les sonnets de Shakespeare », dits, chantés, magnifiés par Norah Krief. A propos des sonnets, je pense à la phrase de Borgès : « Quand je vois une œuvre d’art moderne, je me demande si elle sera un œuvre ancienne. »

13 mai 2020

Voilà. C’est fini. Nous sommes arrivés aux confins, nous les avons même dépassés de deux jours. Je ne suis pas un « auteur », je suis un noteur. Et je note que, le mercredi 14 mai, j’aurai dû être normalement, à la Malmaison, à Cannes, pour prendre mon badge d’accréditation à la Quinzaine des Réalisateurs, et le lendemain à la séance de 11h, non pas pour monter les marches mais descendre les deux volées d’escalier de marbre menant à la salle de projection située dans le Palais construit à la place de l’ancien Palais des festivals. L’an prochain à la Malmaison. Quinzaine des réalisateurs, si jamais je t’oublie… Au fait, pourquoi cette appellation ? Elle vient de Jean Gabriel Albicocco (Le Grand Meaulnes), membre de la Société des Réalisateurs de Films, matrice de la Quinzaine, qui voulait un nom « aussi con et facile à retenir que la Société des Apiculteurs du Var » (in La quinzaine des réalisateurs, les jeunes années, 1967-1975, Bruno Ischer). Mon dernier conseil.


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