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« L’urgence écologique vue du Sud », publié aux éditions Syllepse
La critique d’Eric Le Lann

Initiative bienvenue, les éditons Syllepse viennent de publier L’urgence écologique vue du Sud, qui rassemble 9 « points de vue » du Sud, contributions de chercheurs d’Afrique, d’Asie, et d’Amérique du Sud, précédées d’une introduction de Bernard Duterne, directeur du Centre tricontinental (le CETRI), qui tente de définir une problématique commune.

Parmi ces contributions riches et diverses, la lecture de celle de Thierry Amouglou intitulée L’urgence écolotgque, un récit occidentalo-centré, est particulièrement stimulante pour la réflexion. Thierry Amouglou relève que « les écoliers, les étudiants, les chercheurs et les politiques ne marchent pas pour le climat en Afrique, en Asie centrale et en Amérique latine ». Il en conclut que « le privilège de penser climat suppose d’être libéré de l’emprise du quotidien » [1]. Allons plus loin. N’est-ce pas plutôt que la façon de « penser climat » n’est pas la même selon le degré auquel on est libéré de l’emprise du climat sur le quotidien ? La vulnérabilité au climat et à ses aléas, qui reste le quotidien de milliards d’êtres humains préexiste au changement climatique. Elle détermine largement la vision de « l’urgence climatique », et donne même tout son sens à la notion d’urgence. Et puis cette façon d’appréhender l’état des consciences n’ennoblit-t-elle pas trop systématiquement ce qui se passe dans les pays les plus développés ? Toutes celles et ceux qui se présentent comme conscients de l’urgence climatique dans nos contrées pensent-ils vraiment seulement en fonction du climat ? Qu’en est-il vraiment par exemple de ceux qui avaient envahi sous ce drapeau le siège d’EDF, pour dénoncer ce groupe mis sur le même plan que Total, alors que l’électricité de notre pays est à 95 % décarbonnée ?

Signalons que l’article de l’institut de recherche IBON international, basé aux Philippines, donne la mesure des inégalités quant à cette vulnérabilité au climat : « les gens exposés aux aléas naturels dans les pays les plus pauvres sont 7 fois plus susceptibles de mourir que les populations des pays riches » ; « la proportion de personnes touchées par les catastrophes révèle une situation d’inégalité profonde similaire : les habitants des pays les plus pauvres ont 6 fois plus de risques d’être déplacés ou évacués, ou d’avoir besoin d’une aide d’urgence que ceux des pays riches » (Centre de recherche sur l’épidémiologie des désastres. Nations Unies 2017) ; « au cours de la dernière décennies, la vulnérabilité climatique a coûté aux pays en développement plus de 62 milliards de dollars en paiement d’intérêts externes » (étude des Nations Unies citées page 86)

Parmi les autres contributions, relevons celle d’Hamza Hamouchen, Luttes socio-environnementales contre l’extractivisme en Afrique du Nord [2]. Elle relate « la résistance se présente sous différentes formes : enfants d’anciens mineurs qui demandent à être engagés par l’’OCP, protestation contre les sous-traitants qui imposent des conditions de travail des plus précaires ». Pour Hamza Hamouchen, un des leaders du mouvement des chômeurs du Sud algérien « posait l’une des questions centrales en ces termes : « pourquoi ne sommes nous pas les bénéficiaires de la richesse pétrolière qui est sous nos pieds ? ». Pour lui, « les mouvements sociaux anti-extractivistes (dans une certaine mesure) en Afrique du Nord ne sont pas seulement des mouvements environnementaux mais plutôt le dernier développement d’une trajectoire historique dans la lutte des classes contre l’exploitation capitaliste et la domination impérialiste ».

Comme perspective alternative Hamza Hamouchene invite à substituer à « l’extractivisme prédateur » un « extractivisme raisonnable, sérieusement réglementé dans lequel les normes sociales et environnementales seraient sérieusement respectées », première étape avant de « s’orienter vers un extractivisme indispensable ou de base, où seuls les projets nécessaires à la satisfaction des besoins nationaux ou régionaux seraient réalisés », dans la perspective d’une intégration régionale au Maghreb.

D’autres points de vue sont très différent, tel que celui de Vijay Kolinjivadi, chercheur à l’université d’Anvers, qui s’oppose aux « politiques en faveur du développement ancrées dans les notions européennes et nord-américaines de « progrès » »

J’ai laissé de côté l’introduction de l’ouvrage, Les 5 dilemmes de la crise écologique [3] pour commencer par quelques « points de vue du Sud », et j’y viens brièvement sous la forme d’une question au sujet du titre : y a-t-il une ou des crises écologiques ? Bernard Duterne considère qu’il y a unicité de la crise. Soit, mais l’énumération des maux - pollution de de l’air, contamination de l’eau, amoncellement des déchets, feux de forêts... – ne suffit pas à le démontrer et si c’est le cas à en appréhender la réalité. Au minimum, ne doit-on pas relever la différence entre les pollutions diverses et les émissions de gaz à effet de serre qui pèsent globalement sur le climat ?

Fin connaisseur de l’histoire des débats mondiaux sur l’environnement, Bernard Duterne mentionne les propos d’Indira Gandhi : « La pauvreté reste la pire des pollutions (…) Les pays riches peuvent regarder le développement comme la cause de la destruction de l’environnement, mais pour nous, c’est un des premiers moyens d’améliorer l’environnement de la vie (…) Comment peut-on dire à ceux qui vivent dans des villages et des bidonvilles de préserver les océans, les rivières et l’air pur, quand leurs propres vies sont contaminées à la source ? » (Indira Gandhi à Stockolm lors de la 1ère conférence des Nations Unies sur l’environnement, en 1972). Rappelons en écho cette réalité si peu connue : 2 millions de personnes meurent chaque année du fait de la pollution des foyers parmi celles et ceux qui n’ont que le feu de bois pour cuisiner et se chauffer.

Cité également par Bernard Duterne, François Polet invitait à « combattre la tendance qui envisage l’élévation des niveaux de vie des populations asiatiques, africaines et latino-américaines sous le seul angle de leur impact carbone ». Certes la plupart de ceux qui parlent d’urgence climatique ne versent pas dans cette tendance, mais ne font-ils pas, à leur corps défendant passer au second plan de leurs préoccupations pour l’humanité le besoin pressant de milliards d’hommes et de femmes d’accéder à des conditions de vie moins précaires ? Il me semble que de ce point de vue, la régression par rapport aux mobilisations altermondialiste de la fin du XXème siècle est flagrante.

L’urgence écologique vue du Sud. Collection « alternatives sud ». Editions Syllepse. 13 euros.

Notes :

[1] Pour Thierry Amouglou « la protection du climat qui exige la transformation du monde en une seule nation, existe surtout dans les intentions et les discours et non dans les pratiques politiques réelles » (...) « L’objectivité est un instrument de pouvoir depuis que la modernité existe et c’est l’Occident qui détermine et régule les instances d’objectivisation du « climat global » et des politiques annexes »

[2] Signalons que le titre original de cet article était : « Extractivisme et résistance en Afrique du Nord »

[3] Accessible sur l’excellent site Entre les lignes, entre les mots, https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/10/21/les-cinq-dilemmes-de-la-crise-ecologique/


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