Décidément notre époque, en l’occurrence notre monde, verse dans une irresponsabilité politique effrayante et inadmissible au regard de l’enjeu qui au cœur de notre crise climatique, actualisée par une canicule hallucinante… et qui n’est pas terminée, voire va s’aggraver dans notre siècle selon un spécialiste américain du climat qui l’avait annoncée à la fin du 19ème siècle, prévoyant une température de 50 degrés à la fin du 20ème siècle ! Sans compter les prévisions du GIEC qui vont totalement dans ce sens.
Or l’irresponsabilité en question réside dans le caractère ponctuel, descriptif et limité (et pas seulement chez nous) de la réaction politique officielle : on ne « prend en compte » que les faits et méfaits multiples de cette même canicule : son degré totalement inédit à l’échelle de notre histoire, ses conséquences non seulement maladives mais mortelles sur toute la population en matière d’âge, l’insuffisance des services publics de la santé faute d’une politique nationale généreuse et efficace, l’inadaptation d’autres structures comme l’école pour l’adapter ou, pire, l’habitat lui-même dans les quartiers populaires et pauvres, la mise à mal, enfin, d’une politique écologique digne de ce nom et que notre gouvernement de droite ne cesse de réduire ! C’est dire que faute d’une analyse intelligente et courageuse de la situation, nous l’aggravons et nous nous y enfonçons.
Or c’est là que la nécessité d’une toute autre analyse critique globale doit intervenir fondamentalement et que rares sont ceux qui osent s’y livrer… tant l’égoïsme et l’ambition personnelle sont au cœur de la majorité de nos élites politiques ! Point de départ essentiel sur l’origine de ce qui nous arrive et qu’on ne veut pas voir ou penser : ce qui est en jeu, dans ce qui est bien une massive crise écologique inouïe, ce ne sont pas avant tout des modes individuels de consommation au quotidien qui feraient appel à des marchandises nocives sur le plan écologique, dans leur consommation comme dans leur production - pensons aux emballages plastiques ou, sur un plan différent, aux modes de déplacements, etc. - même si certains courants écologiques se centrent essentiellement sur cela, quitte à verser dans une nostalgie d’un passé intégré à la nature, oubliant ses méfaits humains. Non ce qui est en jeu, c’est, tout simplement mais tout aussi profondément, l’origine de cette crise qui, étant de fait mondiale dans son extension, est aussi mondiale dans sa causalité. Nous sommes en présence d’un capitalisme mondialisé à un niveau inédit, en l’occurrence d’un capitalisme non seulement trans-national mais supranational, dirigé par des groupes ou entreprises capitalistes obsédés par le profit tiré de l’exploitation du travail humain par-delà les frontières et l’autonomie des nations – mondialisation qui redouble son efficacité et ses dégâts humains. Mais surtout, cette extension se fait partout au prix de modes ou formes de production qui sont en train d’abîmer profondément notre planète et notre vie en elle : exploitation des terres qui les abîme et abîme, voire détruit leur végétation sur une base intensive à visée mercantile, formes un peu partout de production diffusant un effet de serre catastrophique pour la santé humaine (malgré les progrès de la médecine) mais aussi pour les autre formes de vie, appel effarant à des moyens de transport transnationaux d’un continent à un autre avec leur effet de serre spécifique polluant l’atmosphère et la nature sous-jacente, voire détruisant la nature dans les pays exploités (Amérique du Sud et Tiers-monde). A quoi on ajoutera sans réserve ce qui se passe dans les pays développés sur cette base : une industrialisation polluante, des transports marchands quantitativement excessifs sur les autoroutes (voire le nombre et la taille des camions), une urbanisation guidée par le seul souci du profit qui abîme nos villes et leur périphérie et l’existence quotidienne en elles, etc.
Je pourrais fournir une analyse encore plus fouillée et savante. Mais je me contenterai en tant que philosophe engagé depuis longtemps sur une ligne inspirée de Marx mais, tout autant, de la morale qui sous-tend son analyse critique du capitalisme dans ses effets inhumains (je n’en ai pas parlé), de dégager le sens global et civilisationnel, même brièvement, à l’échelle donc de l’histoire : nous sommes en présence d’un culte effarant et aveugle de la croissance économique liée au développement international des forces productives, celui-là même que Marx avait mis en avant à un niveau mondial, mais pour envisager de mettre un terme à leur forme capitaliste mue par l’exploitation et la recherche du profit pour une minorité et sacrifiant les travailleurs - sauf qu’ici c’est l’ensemble de l’humanité qui va en souffrir, dans l’inconscience des politiques.Tout se passait alors comme si une forme sauvage de « nature humaine » faisait irruption, mue par le goût de l’argent, des biens qu’il confère et de la puissance sociale sur autrui qu’il ouvre ! Or soutenir cela c’est ne pas comprendre que cette hypothèse anthropologique d’une « mauvaise nature humaine » liée à une culture passée (voir Hobbes, par exemple) ne tient plus au regard des progrès des sciences humaines qui révèlent l’influence des conditions historiques de vie sur l’homme (y compris celles, psychologiques, de son enfance) au point qu’il faut dire avec Marx que « l’homme est fait par l’histoire qu’il fait » et que, donc, d’autres conditions (économiques en l’occurrence, mais aussi idéologiques) peuvent le changer en profondeur, à savoir l’améliorer. A quoi on ajoutera tout simplement que, de toute façon, ce changement des motivations humaines est une nécessité factuelle pour éviter le désastre général que personne ne voudrait, ne serait-ce que par intérêt : car il arrive que par intérêt nous devions renoncer au poids exclusif de l’intérêt égoïste !
On peut conclure, fût-ce rapidement, en signalant que seul le progrès productif est ici en cause. Car, et c’est tout aussi important, le progrès scientifico-technique n’est en rien concerné : dans tous les domaines il est décisif et important. Pensons, par priorité à celui de la médecine avec ses effets formidables et multiples dans tous les domaines de la santé - durée de vie comprise. Mais je pourrais signaler une multitude indéfinie de cas où la technique, appuyée sur la science, nous apporte ses bienfaits. Et songeons aussi au fait que des méfaits imprévus de la technique peuvent être annulés… par d’autres progrès techniques, y compris dans le domaine que nous avons abordé ! Mais de toute façon : non au capitalisme caniculaire !
NB : Celte analyse disons « synthétique » se nourrit d’ouvrages que j’ai écrits, dont L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ?, L’Harmattan.