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Le marxisme et la morale
Par Yvon Quiniou

La question de la présence ou pas d’une inspiration « morale » dans le marxisme de Marx est une grande question, à la fois théorique et pratique. Théorique car le marxisme est un matérialisme, lequel semblerait exclure la morale depuis l’Antiquité : éliminant tout libre arbitre transcendant chez le sujet humain, il refuse l’existence de valeurs obligatoires au profit d’une « éthique » proposant des normes de vie issues de celle-ci et la favorisant, sans caractère impératif. Et l’on retrouve cette ligne philosophique chez Spinoza, Nietzsche, ou des penseurs contemporains, pourtant de gauche, comme Dewey ou Russel. Qu’en est-il chez Marx, distingué de ce qu’on lui a fait dire comme lorsque Althusser affirmait que « la morale est, par essence, idéologie » ?

Chez lui, la chose est plus compliquée. Il y a bien chez le Marx de la maturité, à partir de L’idéologie allemande (1845/46), quand il réfléchit sur son projet politique et le statut des valeurs qu’il engage, un refus explicite de l’instance morale considérée, dans La Sainte Famille (1845) comme « l’impuissance mise en action », et l’on se souvient, comme l’a montré le film Le jeune Karl Marx, qu’il a pris le pouvoir à la Ligue des justes en dénonçant le discours moralisant de ses dirigeants, leur demandant de faire appel aux intérêts matériels des prolétaires, hors de toute utopie normative. Sauf que cela n’est qu’un aspect de la chose.

En effet, si son approche du capitalisme et de ses contradictions est bien de nature scientifique et donc positive, amorale si l’on veut, elle est aussi « critique ».Le Capital (1867) ne se contente pas de décrire et d’expliquer ce qu’il se passe dans ce système avec un regard froid d’analyste, il dénonce violemment le sort fait aux hommes en son sein, à savoir qu’il y sont exploités, volés du produit de leur travail, instrumentalisés, dominés dans leur vie de travail et rendus misérables hors de celle-ci, aliénés enfin, parce que privés de la possibilité d’épanouir au plus au niveau la personnalité qui sommeille en eux. Or c’est bien là une « critique », laquelle suppose par définition des « valeurs » excédant le seul constat théorique des faits. Celle-ci engage des normes de nature morale, telles que Kant les a portées au concept, fondées en priorité sur le respect universel de la personne humaine, respect que le capitalisme nie dans son fonctionnement réel, au point d’en faire un système social immoral ou inhumain, et pas seulement voué à sa perte du fait de ses contradictions. Et le communisme a bien pour objectif, au-delà de la seule satisfaction des intérêts des hommes, d’inverser cette donne dramatique et d’instaurer de la justice dans les rapports sociaux – laquelle justice est bien un concept normatif, en l’occurrence moral.

En soutenant cela, je ne fais que reprendre le Marx de jeunesse affirmant, en 1844, que la critique de la religion débouchait sur « l’impératif catégorique de renverser tous les rapports sociaux qui font de l’homme un être humilié, asservi, abandonné, méprisable ». Reste à expliquer comment l’exigence morale émerge dans l’histoire à partir de l’évolution naturelle. Mais c’est bien sa présence dans le projet communiste qui fait qu’il parle non seulement à notre intérêt, mais à notre conscience !

Article publié dans l’Humanité-Dimanche. Mars 2020

Yvon Quiniou vient de publier avec Nikos Foufas : Le matérialisme en questions. Dialogue critique, L’Harmattan, 2020, dont ce texte s’inspire.


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