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Le monde du travail est devenu fou !
Soraya Dattes conseille ce livre de Marielle Dumontier, médecin du travail

« Travailler, c’est avoir des contraintes, mais subir des contraintes ne veut pas dire se soumettre. Travailler c’est accepter et respecter des ordres et des consignes, mais cela ne veut pas dire devenir l’esclave de ses chefs. » (p.27)

Si la folie est inconsciente et extravagante, les multiples situations de souffrance au travail décrites par l’auteur, Marielle Dumortier, Médecin du travail en région parisienne, sont causées, pour la plupart, par des individus « normalement » conscients, adultes considérés comme responsables. L’entreprise, les entreprises confient à ces individus, au-delà d’une fonction, une forme de pouvoir. Ce qui anime ces êtres se définit par cette prise de pouvoir. Un insatiable besoin de laisser une trace indélébile non plus dans l’Histoire mais dans l’histoire en vase clos des entreprises qu’ils intègrent ou dans lesquelles ils évoluent. Quitte à engendrer une inexorable souffrance auprès de salariés qui n’ont, dans la majorité des situations dévoilées, pas d’autres choix, aucune autre solution – pour des raisons salariales, familiales évidentes – que de se maintenir dans l’emploi, de subir ces attitudes et comportements toujours actuels alors que supposés d’un autre temps et d’autres mondes.

L’insoutenable nécessité de passer par la souffrance de l’Autre, des Autres pour exister soi-même, se rassurer, asseoir une forme de pouvoir, est décryptée avec des mots à la fois simples et alarmants. Les vies relatées des salariés cités sont déconstruites, défaites, broyées, stoppées dans leurs élans de contribution, au cœur de leurs expériences métier, le plus souvent socle de la production et de la raison d’être de l’entreprise. Les arguments quantitatifs représentent l’excuse la plus souvent évoquée pour justifier d’attitudes déviantes et obtenir de meilleurs chiffres, de meilleurs ratios, au prétexte d’une course sans fin à la rentabilité, d’une prétendue efficacité qui reste à démontrer. Cette multiplicité d’histoires de vie, soumises à des comportements contraires à la raison, à la sagesse, si l’on se réfère à la définition encyclopédique du terme, est grandement éprouvée. Des restructurations fondées sur des visions à court terme, abstraites, hypothétiques, uniquement structurelles. Dans l’ensemble des exemples présentés, plus d’une vingtaine concernent plus spécifiquement un changement de personnalité dans une fonction donnée : un nouveau directeur, un nouveau chef, un nouveau collègue, une prise de poste, une nouvelle gouvernance qui entraîne des relations dégradées, toxiques. Méthodes de travail inappropriées, méconnaissance du réel, souffrance éthique dans différents milieux dont ceux du soin à la personne, réduction de personnel, procédures inadaptées, produire toujours avec un minimum de moyens… Autant d’artifices pour marquer de son empreinte un fonctionnement sans accompagnement, sans explication, sans tenir compte des acquis, des expertises et… de ce qui fonctionne.

De quel système sommes-nous devenus dépendants au point de ne plus sanctionner ces nouveaux modes de maltraitances ? Au nom de quelle folie, attribuons-nous à des situations lointaines, des terminologies « méprisantes » alors que d’aucuns sont capables du pire dans notre pays ? La colonisation de la machine humaine est loin d’être reléguée au passé dans certains lieux de vies professionnels. Ce sont ces salariés que l’auteur, médecin de terrain, nous fait connaître et nous permet de découvrir au travers de son activité. Des salariés à qui l’on peut même reprocher de passer trop de temps aux toilettes quitte à les retrouver dans des situations gênantes, voire humiliantes dans l’attente d’une « permission » pour se déplacer…

Quelles raisons ont motivé le docteur Dumortier, d’évoquer la folie dans le titre de son ouvrage ? Par acception, le mot « fou » s’emploie pour qualifier un mécanisme dont le mouvement est irrégulier, incontrôlable, dont la direction change sans cesse, qui semble ne plus obéir aux ordres de la tête. A travers ces très nombreux exemples de discriminations décomplexées, de situations révoltantes et pour le moins concrètes, des questions de compréhension, d’entendement nous taraudent : quel pouvoir accorde-t-on on et à qui ? Sur quels critères les « chefs », les « directeurs » sont-ils choisis, nommés, dédouanés de toute approche humaine, dénués de toute intuition managériale, au sens humaniste et responsable du terme ? Sont-ils eux-mêmes assaillis d’injonctions de leurs hiérarchies pour s’autoriser des agissements empreints de tant de violence ? Sont-ils grisés, comme des enfants cruels, par des fonctions qui leur donnent l’illusion d’être parvenus ?

Humiliations, mépris, condescendance, brutalités verbales, c’est un tourbillon de personnages plus blessés les uns que les autres auxquels nous confrontent le Dr Dumortier dans son ouvrage. Quelles que soient les raisons invoquées, quels sont ces outils désormais librement utilisés pour briser autant de parcours professionnels ? Au nom de quelle productivité, de quelles valeurs et de quels enjeux ?

« … Je suis haïtien, on est pauvres à Haïti on n’a rien, mais on traite les chiens mieux qu’ils m’ont traité (…) ils croient que le brancardier est un pauvre type qui ne fait que pousser des brancards (…) Qui prend soin des doudous, qui rassure les parents avant l’entrée au bloc ? (…) Tout ça c’est terminé, ils m’ont assassiné ». (p.273 – 274)

Le XXIème siècle serait-il celui d’une souffrance psychologique acceptable, admise… en silence. Le livre décrit parfaitement à quel point la peur, les peurs insufflent un profond mutisme de la part de l’environnement professionnel pour éviter à chacun et à tous d’être le suivant sur la liste, déclenchant ce que ce médecin du travail nomme « les pathologies de la solitude ». Alors que l’industrialisation a vu naître les syndicats, une juridiction, des règles sanitaires et de santé, des conditions améliorées, une vision dite « moderne » du travail a fait émerger de nouvelles formes de violence. Comment en sommes-nous arrivés à une telle régression dans la prise en compte du salarié ? Qui sont ces individus, que leur avons-nous inculqué, quelles blessures avons-nous laissé se gangréner pour consentir à devenir de tels inquisiteurs ? Jusqu’à quand légitimerons-nous ces individus à s’approprier le parcours de vie de ces travailleurs ?

« Sa parole et son regard (du salarié) porté sur son activité sont décisifs pour qu’il comprenne et décode les mécanismes mis en jeu, qui, en impactant ses gestes professionnels, ont touché son identité profonde. Comment cette souffrance au travail n’a pas simplement abîmé le salarié qu’il est mais a aussi et surtout atteint l’homme ou la femme dans sa globalité. » ( p. 61)

Le docteur Dumortier rappelle également le socle fondamental des impératifs juridiques et règlementaires entre les employeurs et leurs salariés. Dès lors, les burn ou bore out, improbables pathologies de la souffrance au travail rappellent aux « patrons » leurs obligations de protection de la santé physique et mentale de leurs salariés. La prévention de ces risques psychosociaux (RPS) éviterait de nombreux arrêts de travail sauf que cela passe par une démarche volontaire, construite et suivie de l’entreprise. En 2016, ce serait plus de 20 000 arrêts reconnus comme étant consécutifs à de telles situations professionnelles pour les entreprises. Que s’est-il passé depuis 4 ans ? Pour revenir sur la course aux chiffres, ne serait-ce pas plus « rentable » d’avoir des travailleurs sereins dans leurs pratiques ?

Alors que les entreprises inventent des fonctions de type « Chief happyness officer » pour favoriser de nouvelles formes d’aliénations et décréter à la place du salarié ce qui est bon pour lui, ce qui va le rendre heureux, les fondamentaux d’une approche managériale humaniste ne sont jamais traités autrement que de manière conceptuelle, superficielle, rarement exemplaires au sein de la structure. Marielle Dumortier démontre que tous les milieux professionnels sont désormais touchés de l’hypermarché aux entrepôts, autant l’artisanat que les petites structures. A l’intérieur de grandes entreprises renommées, chacun et tous sont susceptibles d’être affectés et ce, quel que soit leurs positionnements dans l’organigramme, des employés aux cadres, des ouvriers aux chefs, des femmes de ménages au management intermédiaire… Le strict minimum du respect de la dignité est balayé en fonction d’arrangements internes, loin des dirigeants qui ne souhaitent pas forcément savoir ou comprendre ce qui est en train de se jouer. L’effet de ces errements, au-delà d’une forme de désaffection quant à l’engagement des professionnels, amène à perdre des connaissances et expertises métiers liés à des gestes spécifiques. Pour certaines industries ce sera une perte sèche qu’aucune formation ne pourra permettre de retrouver.

« Bon nombre de salariés de salariés ne trouvent plus de sens à leur travail. (…) Comment tenir dans un travail dans lequel le salarié est en conflit de valeurs ? » (p. 34)

Les salariés rencontrés par le docteur Dumortier sont, de fait, des salariés affaiblis. On pourrait reprocher une approche manichéenne à ces successions de patients qui vont mal pour toutes les raisons décrites précédemment. Or, c’est de la progression du nombre de patients malades de leur travail dont nous parle ce médecin, de la gravité de leur mal-être, de la dégradation des conditions de production imposées. Le verbe utilisé est : devenir. Le monde du travail est devenu fou au regard de son observation d’une réalité vivace et quotidienne. De la même façon que la perte d’emploi déstabilise socialement un individu, vivre des situations de travail aussi douloureuses objective un malaise délétère. Cette question primordiale du travail, de son organisation, des systèmes dans lesquels il s’intègre est clairement à repenser aujourd’hui, dans son approche globale, complexe et évolutive.

« Chaque jour, de nombreux salariés m’expliquent combien ils aiment leur travail et leur entreprise, comment ils mettent en jeu toute leur intelligence, comment ils mobilisent tous leurs savoirs, toute leur expertise, afin d’effectuer un travail de bonne qualité, pour finalement faire le constat amer d’un manque de reconnaissance. » (p.33)

Article paru dans la revue TAF. Travailler au futur


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