lafauteadiderot.net
Aujourd'hui, nous sommes le :
Page d'accueil » Faits et arguments » Société » Le travail a de la valeur, merde à la « valeur travail (...)
Version imprimable de cet article Version imprimable
Le travail a de la valeur, merde à la « valeur travail »
Par Arno Bertina, écrivain

Le 15 janvier, l’Humanité a publié ma tribune contre la réforme des retraites. J’ai abordé la question par le biais de la répression de la contestation. En pointant le fait que, comme dans la crise des réfugiés, l’argent est là, pourtant, qui permettrait qu’on ne nous impose pas ces politiques indignes. J’aurais pu aborder la question par un autre biais  : en évoquant la «  valeur travail  ». Pour Emmanuel Macron, les Français n’auraient «  pas assez le goût de l’effort  ». La réforme des retraites traduirait cette vision des choses  : contraindre les salariés à cotiser plus longtemps, en leur reversant moins ensuite. Ou  : reverser des pensions plus faibles pour contraindre à travailler plus (longtemps). On voit bien, désormais, que cette «  valeur travail  » était, en 2012, le Boa constrictor qui, après nous avoir immobilisés comme des lapins dans les phares de Sarkozy, allait peu à peu nous étouffer en 2020. Car, que se passe-t-il en coulisses  ? L’article 64 du projet de loi fait référence à l’épargne privée (nous aurons de toutes petites retraites qu’il nous appartiendra de compléter en cotisant à des fonds de pension privés  ; nous ne serons plus un pays mais un agrégat de solitudes). La ressemblance est confondante  : Sarkozy mettait en avant la «  valeur travail  » pour justifier sa baisse des charges patronales, et Macron détourne l’argent public (les cotisations sociales, c’est ce que nous mettons au pot commun) vers des structures privées, cotées en Bourse. Dans un cas comme dans l’autre, on ne peut les croire sincères quand ils parlent du «  goût de l’effort  » puisque la politique qu’ils mettent en place est au service de la croissance du capital. On nous affirme que les cheminots coûtent trop cher à la SNCF, mais elle trouve néanmoins 537 millions à reverser aux actionnaires, cette année – un exemple parmi tant d’autres.

Les grands patrons du CAC 40 ont la même passion que les rentiers du XIXe siècle. Pour ce type de bourgeois, le travail n’est pas une valeur  : il dégage de la valeur. Certains peuvent travailler douze heures par jour et six jours sur sept, ça n’y fait rien car c’est en pensant non-stop au cours de l’action et aux dividendes à reverser aux actionnaires. C’était clairement audible quand on écoutait Didier Lombard au cours du procès France Télécom, au printemps dernier  : c’est leur obsession et leur fierté. Le fric est la valeur, et non le travail des «  gens qui ne sont rien  » (Macron). En fait, le travail n’a de valeur réelle, concrète, presque sentimentale, que pour les autres  : pour tous ceux qui n’ont que lui – à côté de la vie privée et de quelques passions ou engagements. C’est une valeur dès lors que le corps est en jeu, dès lors que le travail s’imprime sur nos corps jusqu’à nous tuer plus rapidement (les gens des classes populaires vivent huit ans de moins que les bourgeois).

Aujourd’hui que je tiens l’Humanité entre les mains, je comprends que c’est cela que j’aurais dû écrire  : cette «  valeur travail  » ne dessine pas les limites d’un terrain d’entente entre eux et nous. Le travail des uns, ils s’en foutent pas mal ; la seule fierté de nos responsables politiques  : la rente des autres, voir le fric «  faire des petits  » (l’argent serait émouvant ou mignon comme dix poussins). Ils ne disent pas «  la valeur du travail  » ou «  le travail est une valeur  » ou «  le travail a de la valeur  ». Ils disent «  la valeur travail  », et c’est tout autre chose. En désarticulant les mots, en brisant les liens qui font une phrase, ils en floutent le sens et nous filoutent. Or, le sens des mots et des phrases rejoue en permanence le pacte social (si tu me comprends quand je parle, on peut faire quelque chose ensemble, alors que si je ne te comprends pas, nous sommes deux solitudes, voire peut-être des ennemis).

Je conchiais les mots de Sarkozy en 2012 sans bien savoir pourquoi. Je devais deviner les entourloupes que je viens de dire, mais jetant le bébé avec l’eau du bain, je ne voyais qu’un asservissement dans le travail salarié et ne prenais pas en compte des formes de réalisation personnelle par le travail  : quand ton parcours scolaire a été compliqué mais que tu réussis à adapter la machine sur laquelle tu travailles, à l’usine, pour produire un autre type de pièce, quelque chose se passe, sur le plan narcissique, qui est de l’ordre de la réparation et du sursaut. À compter de ce moment-là, on n’a plus un travail mais des compétences, une histoire professionnelle, et on fait partie d’une équipe. C’est différent.

J’ai compris cela en suivant ce procès France Télécom, j’ai compris cela en travaillant avec des prostituées au Congo, et avec les ex-GM&S de La Souterraine, sur le combat desquels je termine d’écrire un livre en ce moment. Que je ne vais pas résumer car je n’ai besoin ici que d’une anecdote. Elle est puissante. L’usine de La Souterraine fabriquait des pièces pour l’industrie automobile. Au début des années 2010, trois patrons véreux ont mis en place un système leur permettant de siphonner la trésorerie de l’entreprise. En 2017 et 2018, je terminais chaque entretien individuel en posant cette question  : « Si tu devais croiser l’un ou l’autre de ces trois-là, traverserais-tu la rue pour lui casser la gueule  ? » À ma grande surprise, les quinze personnes m’ont répondu : «  Non. » La fierté de ces hommes et de ces femmes  : rester honnêtes jusqu’au bout. Je synthétise les quinze réponses  : on n’a plus de travail  ; à cause de ces gens-là on ne sait pas ce qu’on va devenir, mais on est fiers d’être plus honnêtes qu’eux. Peu importe si ces salauds restent impunis, nous, on veut rester honnêtes. Ça nous tient droits.

De la même manière que je ne pouvais critiquer le refus, par ces ouvriers, d’une juste violence, bien en deçà de celle dont ils venaient de faire les frais, je ne peux, aujourd’hui, bazarder crânement la question du travail. Le travail, c’est comme l’amour  : ce sont ceux qui en parlent le plus qui le respectent le moins. Contre le monde dessiné par Macron et Cie, il faut rappeler que le travail a de la valeur, et dans le même temps dire merde à la «  valeur travail  ». Parce que l’ordre des mots a une valeur aussi, et dessine des mondes très différents.

Texte publié dans l’Humanité du, 24 Janvier, 2020.
https://www.humanite.fr/apres-sarko...


Rechercher

Fil RSS

Pour suivre la vie de ce site, syndiquez ce flux RSS 2.0 (lisible dans n'importe quel lecteur de news au format XML/RSS).

S'inscrire à ce fil S'inscrire à ce fil