On ne saurait se cacher que la lutte des classes est aussi féroce dans le domaine intellectuel qu’elle l’est dans la vie sociale. Et il faut reconnaître à la bourgeoisie, dans ses multiples formes, une remarquable constance à éradiquer dans l’opinion publique toute trace de ce qu’elle considère comme ennemi. En Allemagne un grand nettoyage idéologique anticommuniste a suivi la fin de la RDA. Les vainqueurs s’emploient toujours à réécrire l’histoire et pour nous en tenir au domaine de la littérature presque tous les écrivains qui vivaient en RDA ont subi des formes diverses et dégradantes d’inquisition. Mais le vent mauvais de l’histoire ne peut pas tout contre le talent, pas plus qu’il ne peut retirer durablement de la mémoire d’un peuple le nom de ceux qui ont lutté pour lui. Ainsi en est-il de Ludwig Renn, un des grands écrivains allemands qui a choisi comme terre allemande, à son retour retour d’exil, la RDA.
Ludwig Renn (1889-1979), qui a lié son existence au mouvement communiste allemand, possède la singularité d’être d’origine noble. Son véritable nom est von Golssenau. Dans ses jeunes années il côtoie l’héritier de la couronne de Saxe, devient officier, fait la guerre de 14-18, puis, démobilisé, tirant les leçons de son expérience politique et sociale adhère au KPD. Entre-temps, il est devenu écrivain. Dès lors, sa vie bascule dans une longue aventure que le jeune homme issu de la meilleure société, ne pouvait imaginer. Très engagé politiquement, présent sur les estrades, mais aussi dans les tâches subalternes, il connait la prison sous la république de Weimar pour un motif aujourd’hui extraordinaire : « trahison littéraire ». Cette formule désigne son travail auprès des jeunes militants du KPD pour leur apprendre au travers des exemples de la littérature à bien s’exprimer pour mieux convaincre. Renn participe aux combats contre le nazisme, est emprisonné en 1933 pendant trois ans, puis, libéré, s’enfuit et s’engage dans les Brigades internationales en Espagne. Après la défaite des républicains, il est interné en France, puis s’exile au Mexique. Il revient en Allemagne en 1947 et reprend sa place auprès de ses camarades, en tant qu’écrivain, en tant que communiste.
La sécheresse de ce parcours dit grosso modo les éléments factuels de sa vie mais rate l’essentiel, la richesse du personnage qui ne se dévoile bien que dans ses livres.
Ludwig Renn fait une entrée fracassante en littérature en 1928 avec Guerre, un roman qui l’impose et lui apporte la célébrité. Guerre est le pendant allemand du Feu de Barbusse dont on sait l’énorme retentissement à sa parution. Le Feu disait, non sans émotion, ce qu’était la réalité de la guerre à un moment où il ne fallait surtout pas briser le consensus national. Guerre, qui parait plus tard, s’en distingue par la manière de dire cette même réalité. Le pathos est banni. C’est un sous-officier, ancien menuisier, qui parle. Il expose ce qu’il fait, avec précision, en expliquant à quels problèmes il est confronté. Car il y a manière et manière d’exécuter les ordres. Lui a choisi d’économiser les hommes. Il s’en sent comptable et met toute son intelligence à éviter les pertes. Un certain sens civique parle en lui et le guide tout autant que lorsque, menuisier, il devait rendre un travail parfait.
L’originalité du roman propulsa son auteur au premier rang. Un détail alors fut remarqué : l’auteur avait pris comme nom de plume celui de son personnage qui s’appelle effectivement Renn, révélant par-là l’unité de vues entre eux. Le noble trouvait dans le menuisier un héros à sa mesure et un prolongement à ce qu’il était.
Après-guerre qui lui succède, raconte la naissance de la république de Weimar et la profondeur du crime originel. Le sous-officier Renn assiste à l’effondrement de l’Empire. Le pays est soulagé que la guerre ait pris fin, mais déchiré entre la révolte, pour ceux qui veulent un pays nouveau, et l’esprit de revanche, pour ceux dont les rêves de victoire sont en berne. Entre les deux, le marais de ceux qui ne savent pas et se contentent de craindre et de subir. Une autre Allemagne, pourtant, pourrait naître mais le pouvoir social-démocrate, avant tout soucieux de rétablir l’ordre choisit de liquider les spartakistes. L’assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht contient en lui la fin de la république. Intégré dans la police du nouveau pouvoir, le sous-officier Renn voit tout cela, comme ses compagnons, sans bien en saisir les implications. La lumière se fera en lui, mais lentement et bien tard.
L’aube était brune parut quand Renn avait réussi à fuir l’Allemagne des nazis. Le roman fut traduit en France en 1938 avec un titre optimiste, Avant l’aube, qui donnait à penser que le cauchemar nazi, qui est le sujet du roman, allait bientôt s’effondrer. En effet, décrivant la prise du pouvoir par les nazis, l’incendie du Reichstag, la découverte de la réalité criminelle du nazisme par certains de ceux qui l’avaient soutenu, ce roman, un des plus forts sur la vie quotidienne en cette année 1933, laissait entendre que cela ne pouvait pas durer. Le titre de l’édition nouvelle est plus justifié.
Le journal de la guerre d’Espagne est un document capital écrit par un acteur qui sait de quoi il parle. Renn, dont les compétences militaires étaient grandes a occupé des fonctions militaires de premier plan dans les Brigades internationales. Il n’eut de cesse d’améliorer la formation et la combativité des brigadistes pour donner à la République espagnole l’armée dont elle avait besoin. Son journal montre que le succès était possible mais qu’il fut contrecarré par toute une série d’incompétences aggravées par des décisions politiques néfastes au plus haut niveau. Il met le doigt sur l’irresponsabilité des anarchistes (quoique pas toujours) mais aussi celle des dirigeants socialistes reclus dans des intrigues et finalement craignant la montée en puissance des communistes. Il n’y a pas de spéculations dans ce Journal mais des faits, retranscrits avec détails.
L’édition de ces quatre ouvrages par les Éditions Le Temps des cerises est la réponse à ceux qui croient qu’ils peuvent transformer la réalité et l’histoire. Elle est aussi un hommage mérité à un grand écrivain.
Présentation, annotation et traductions nouvelles et excellentes de Jean-Pierre Landais.
Guerre , 435 pages, 18 euros ; Après-guerre, 362 pages, 20 euros ; L’aube était brune, 249 pages, 18 euros ; Journal de la guerre d’Espagne, 625 pages, 22 euros.