lafauteadiderot.net
Aujourd'hui, nous sommes le :
Page d'accueil » Idées » Histoire » Opération « canard »
Version imprimable de cet article Version imprimable
Opération « canard »
Bernard Frederick revient sur l’assassinat de Trotski

Cette histoire a tout d’un roman de Dostoïevski. Elle eut pu s’intituler « Crime et châtiment » ; elle s’appelle « Operatziïa outka », « Opération canard ». L’opérateur c’est le Commissariat du peuple aux Affaires intérieures de l’URSS (NKVD) ; le « canard », c’est Leibé Davidovitch Bronstein, soit Lev (Léon) Trotski.

L’histoire se passe à Mexico, mais aussi à Moscou, Barcelone, Paris, New York et à Cuba. Elle commence en mars 1939 et s’achève en août 1940, avec un épilogue en 1978. On y rencontre une foule personnages, des hommes et des femmes. Il y est question de trahison, d’espionnage, de guerre, de révolution, de crime, mais aussi d’amour. Nous sommes le 30 mars 1939, au Kremlin dans le bureau, de Joseph Staline. Lavrenti Béria, chef du NKVD depuis moins de six mois, est là accompagné de Pavel Soudoplatov, un fonctionnaire des Services qui s’est spécialisé dans la traque et la liquidation de nationalistes ukrainiens. Le patron des tchékistes [1] plaide pour la « liquidation » de Trotski qui a fondé en septembre 1938, dans la banlieue parisienne, une IVème Internationale. Staline n’a pas besoin d’être convaincu.

« A part Trotski en personne, dit-il, il n’y a aucune figure politique dans le mouvement trotskyste. Si l’on élimine Trotski le danger disparaitra (..) Il faut en finir dans l’année, avant le début de la guerre qui est inévitable. Si cela n’est pas fait, lorsque la guerre éclatera, nous ne pourrons pas nous fier à nos alliés du mouvement communiste international » [2]. Béria et Staline décident de confier la tâche à Soudoplatov.

Trotski n’a rejoint les bolcheviks qu’en 1917. Il s’est, avant la révolution comme après celle-ci, souvent opposé à Lénine sans que celui-ci lui en tienne rigueur : « le camarade Trotski, écrit-il dans son « testament politique », (…) se distingue non seulement par ses capacités exceptionnelles - personnellement il est incontestablement l’homme le plus capable du Comité central actuel - mais aussi par une trop grande confiance en soi et par une disposition à être trop enclin à ne considérer que le côté purement administratif des choses ».

Un des principaux organisateurs de l’Armée rouge, Trotski, après la mort de Lénine, en 1924, s’est trouvé en opposition à Staline. Minoritaire, isolé, il fut exclu du parti, du gouvernement puis expulsé d’Union soviétique en 1929. De ce fait, il échappa aux « purges » de 1936-37-38, au cours desquelles la presque totalité de la vielle garde léniniste fut liquidée. Mais était-il, en 1939, un danger pour l’Union soviétique ? « Les réponses de Trotski aux politiques staliniennes à partir de 1928 présentaient de nombreux points communs avec les idées de Staline, remarque l’historien britannique Robert Service. Il demandait la planification économique sans rien offrir de vraiment différent de ce qui se pratiquait (..) Il promettait aussi de démocratiser le Parti, mais il n’expliquait pas comment il réagirait si d’autres tentaient d’en ébranler l’unité, comme lui-même l’avait fait dans les années vingt. Il s’engageait à soutenir la révolution mondiale, mais sans analyser un seul instant les risques qu’il était prêt à prendre pour l’État soviétique » [3]. Et R Service de noter à propos de la création de la IVème Internationale : « il devait être le seul leader, celui qui définissait l’orientation générale. Les autres devaient le suivre sans hésiter ».

Combien de divisions avait-il ? Lisons ce qu’en écrit encore l’historien britannique :
« Les Néerlandais prétendaient compter 2 500 membres, les Américains un millier et les Allemands à peine 150 (..). Les Britanniques, divisés en trois groupuscules, faisaient figure de cas désespéré. Chez les Français, l’une des sections naguère les plus importantes, le chaos régnait, après de multiples divisions et exclusions, et les adhérents qui partaient étaient toujours plus nombreux que les nouveaux (…) ».

Léon Davidovitch n’était pas à une contradiction près. Le 12 octobre 1939, il écrivit à J.B. Matthews, enquêteur principal de la Commission du Congrès sur les activités antiaméricaines, pour témoigner contre la direction du parti communiste des États-Unis. En juin 1940, il reprocha à ses amis trotskistes new-yorkais leurs attaques contre ce même parti : « Les stalinistes, leurs écrivit-il, sont issus d’un courant légitime du mouvement ouvrier » [4].

Après s’être réfugié dans des pays qui n’en voulaient pas, Trotski et son épouse Natalia Sedova se rendirent au Mexique. Ils y furent accueillis par Frida Kahlo, une artiste peintre comme son compagne Diego Maria Rivera. Frida les logea à Mexico dans le quartier Coyoacán, dans sa « maison bleu ». Ils la quitteront en 1939, après que Léon et Frida aient eu une aventure et que Bronstein se soit fâché avec Diego qui se rapprochait, trop à son goût, des communistes. Ils s’installèrent non loin de là, dans une maison transformée en forteresse, avenida Viena. On a compris que c’est là que ça va se jouer.

En effet ! Le 20 août 1940, Trotski avait rendez-vous, chez lui, avec un jeune homme qui voulait lui soumettre un article qu’il avait écrit sur des débats entre trotskystes newyorkais. Toute la maison connaissait cet élégant, dont la petite amie, Sylvia Ageloff, une militant trotskyste de New York, travaillait, parfois, comme secrétaire de Lev Davidovitch. Frank Jacson, comme il se présentait, arriva en fin d’après midi à la villa. Natalia Sedova remarqua qu’il portait sur le bras un imperméable alors que brillait un beau soleil. Il lui dit qu’un orage était possible. C’était souvent le cas en août. Le maître de maison le reçut dans son bureau. Il s’assit pour lire. Le jeune homme se tenait derrière lui. Soudain, il sortit de sous son imperméable un piolet dont il avait scié le manche …. Il raconta à la police : « Je l’ai frappé juste une fois et il a poussé un cri déchirant, à fendre l’âme ; en même temps il s’est jeté sur moi et m’a mordu la main gauche, regardez vous-même, il y a la marque de trois de ses dents, ici. Puis, lentement, il a titubé vers l’arrière. En l’entendant crier, tout le monde est arrivé. J’étais tout hébété et je n’ai pas essayé de m’échapper ». Trotski n’a pas été tué sur le coup. Il décéda le lendemain, le 21 août vers 20 heures.

Beaucoup avaient échoué dans cette entreprise macabre, comme cette vingtaine d’hommes, déguisés en policiers, menés par un communiste, ancien des Brigades internationales en Espagne, grand peintre et gloire du Mexique, David Alfaro Siqueiros, qui, à peine trois mois plus tôt, le 24 mai, avaient mitraillé la chambre du couple réfugié sous le lit et qui en sortit indemne.

Jacson disait maintenant aux policiers s’appeler Jacques Mornard et être citoyen belge. Sous le titre « Opération Canard », dans une publication du FSB (ex-KGB, ex-NKVD), intitulée « Nouveautés sur l’espionnage et le contre-espionnage » on trouve un intéressant article, signé Lev Vorobiev, extrait de l’ouvrage « Aperçus sur l’histoire des services de renseignements russes pour l’étranger », paru en Russie aux éditions Relations internationales. On y lit l’extrait d’un document original, resté pendant 16 ans dans archives personnelles de Béria et restitué aux Services de renseignements à la fin de 1955. Le voici : « En résultat de l’examen de tous les matériaux se trouvant dans la 5è section du GUGB [Direction principale de la Sécurité d’Etat] sur l’élaboration et la préparation de la liquidation du « Canard », il est établi que les gens recrutés [auparavant] pour cette affaire ne peuvent être utilisés. Le plan actuel prévoit le recrutement d’hommes nouveaux et sera établi sur des bases nouvelles. But : liquidation du « Canard ». (...). Hommes : l’organisateur et le chef sur place est « Tom ». Avec lui seront envoyés dans le pays la « Mère », « Raymond »... » « Tom » c’était Naum Issaakovitch Eitingon ou encore « général Léonid Kotov », il avait servi en Chine, France, Allemagne avant de représenter le NKVD en Espagne. La « Mère » : Caridad Mercader, membre des partis communistes français et d’Espagne, combattante de la guerre civile, blessée lors d’un bombardement aérien. Un de ses quatre fils, Pablo, tomba devant Madrid. Elle a été recrutée par « Tom » au début de 1937. Enfin « Raymond » : Ramon Mercader, l’un des fils de Caridad, membre actif du PCE. Commandant de bataillon pendant la guerre civile, blessé au front, il est recruté en 1937…par sa mère. Il est envoyé illégalement en France sous le nom de Jacques Morand. Il est chargé du « travail » en milieu trotskyste. A New York, la famille de Samuel Ageloff, réfugié de Russie, citoyen américain, entrepreneur aisé, comptait trois filles. L’une d’entre elle s’appelait Sylvia. Elle sympathisa avec une autre jeune fille, opportunément rencontrée, Ruby Weil, agent des Services soviétiques. Elle se partagèrent un même appartement. En juin 1938, Ruby et Sylvia se rendirent en France. A Paris, Ruby rencontra « par hasard » Ramon et le présenta à Sylvia. On l’a dit : il était très beau, était plein d’aisance, parlait plusieurs langues. L’amour opéra et, quand l’amour opère … Sylvia rentra à New York.

Ramon, devenu Frank Jacson, après quelques vicissitudes, la rejoignit. On connait la suite. Candidad et « Tom », qui étaient amants, étaient évidemment du voyage. Le fameux soir du piolet, ils attendaient Ramon dans une voiture derrière la maison de Trotski. En vain. Ils partir, gagnèrent Cuba et de là les Etats-Unis qu’ils ils traversèrent pour prendre un bateau sur la côte pacifique et rejoindre Vladivostok.

Le 17 juin 1940, Lavrenti Beria, organisa une grande réception au cours de laquelle le président du Présidium du Soviet suprême de l’Union soviétique, Mikhaïl Kalinine, décora Caridad Mercader de l’Ordre de Lénine. Elle reçut un appartement de luxe où elle vécut avec son plus jeune fils, Luis qui, la guerre venue, s’engagea dans l’Armée rouge. Caridad mourut à Paris, en 1975, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, sous le portrait de Staline.

Ramon, dont la justice mexicaine ignora longtemps la véritable identité et qui ne parla jamais, fut condamné à 20 ans de prison, la plus haute peine à l’époque au Mexique. Tout au long de sa détention, les Services continuèrent à l’aider. Grâce à eux, il rencontra celle qui allait devenir sa femme, Rachel Mendosa qui le visitait en prison. Il fut libéré en 1960 et gagna l’URSS via Cuba. Il fut fait général du KGB qui avait succédé au NKVD. Il reçut un appartement à Moscou dans le quartier de Sokol. Ni lui ni son épouse n’arrivèrent à se faire ni à la langue, ni à la vie, ni au climat. Il demanda à rejoindre Cuba. Fidel Castro l’y accueillit fort bien. Ramon Mercader mourut en 1978 d’un cancer du poumon. Selon sa volonté, ses cendres furent envoyées à Moscou. L’urne repose au cimetière de Kountsevo. La pierre tombale porte l’inscription « Ramon Ivanovitch Lopez, Héros de l’Union soviétique ». Un nom de plus !

Article paru dans l’Humanité Dimanche du 20 aout 2020

Notes :

[1] La Tchéka était l’ancêtre des Services soviétiques, mais, jusqu’aujourd’hui, leurs membres aiment à se revendiquer « tchékistes ».

[2] Cité dans Beria : Le bourreau politique de Staline, Jean-Jacques Marie, Tallandizer 2013

[3] Ropert Service, Trotski, une biographie, Pertrin 2011.

[4] Robert Service, ouvrage cité


Rechercher

Fil RSS

Pour suivre la vie de ce site, syndiquez ce flux RSS 2.0 (lisible dans n'importe quel lecteur de news au format XML/RSS).

S'inscrire à ce fil S'inscrire à ce fil