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Un château en Autriche
Michel Levine

Les marches de la mort

A la fin de la seconde guerre mondiale, en février 1945, le Reichsführer Himmler ordonne le retour vers l’Allemagne de tous les prisonniers des camps de concentration afin d’éviter leur libération par les Alliés et surtout, pour utiliser cette main d’œuvre dans les dernières usines d’armement en état de fonctionner. Des colonnes se forment, se rejoignent parfois, pour constituer ce qu’on appellera les « marches de la mort ». Plus de 700.000 hommes et femmes empruntent les routes. Dans un état physique lamentable, sous-alimentés, atteints du typhus, parfois, ils progressent péniblement sous la surveillance de gardiens qui frappent et exécutent ceux qui s’croulent et les trainards. Plus d’un tiers d’entre eux y perdront la vie [1].

En mars, trente mille Schanzarbeiter (creuseurs de fossés) utilisés pour le renforcement du Sudostwall (mur du sud-est ) [2] quittent à leur tour la Hongrie . La frontière autrichienne passée, les nazis prélèvent parmi eux un millier d’hommes qu’on entasse dans wagons de marchandise, direction la ville de Burg, dans le Burgenland, afin qu’ils soient affectés aux travaux toujours en cours dans la sous-section VI du Sudostwall.

A leur arrivée à Burg, le 24 mars 1945, s’opère un nouveau tri. Sur ce millier d’hommes, environ deux cents, jugés inaptes au travail parce que trop vieux ou malades, sont réembarqués dans un train de marchandises en direction de la petite commune de Rechnitz. A leur arrivée en gare, les déportés s’extraient péniblement de leurs wagons, sous les coups de leurs convoyeurs, abandonnant derrière eux plusieurs cadavres.

Des nazis locaux forcent les 180 encore aptes à se déplacer à monter dans les camions d’un entrepreneur de déménagements local. Sept voyages successifs les déposent, quelques kilomètres plus loin, dans une vaste grange à blé de briques rouges en forme de croix, isolée dans la campagne, qu’on dénomme le Kreuzstadl. Exténués, malades, affamés ces hommes tentent de trouver le sommeil sous l’œil suspicieux de leurs gardiens. Ont-ils la force de s’inquiéter de leur sort ? Nourrissent-ils encore quelque espoir ?

La fête

Ce même 24 mars 1945 au soir, dans l’immense château du XIIème siècle qui écrase Rechnitz de sa masse, une soirée est donnée. C’est une Gefolgschaftsfest (fête des fidèles) organisée par la maitresse des lieux, la comtesse Margit Thyssen Batthyany, désireuse de manifester sa reconnaissance envers tous ceux qui, hébergés dans son château depuis octobre 1944, ont géré la construction de la portion du Südestwall située à proximité. Dans les grandes salles luxueusement décorées, on boit et on danse au son d’un accordéon. Quelques travailleurs volontaires venus de Vienne, du Bas-Danube et de Styrie, côtoient des dignitaires de la Gestapo, du parti nazi, de la S.A et de la SS, ainsi que des membres des jeunesses hitlériennes et des responsables de l’organisation Todt [3]. Beaucoup se chargeaient jusqu’ici de l’acheminement et la surveillance des allées et retour des déportés qui, il y a quelques jours encore, s’entassaient la nuit dans les caves et les écuries du château. Au petit-matin, ces déportés montaient dans les camions qui stationnaient dans la cour du château et commençaient leur journée de travail sous les coups .Parfois avaient lieu des exécutions sommaires. L’avancée soviétique rendant leurs bras inutiles, ces hommes viennent de quitter le château pour être renvoyés dans les camps surpeuplés de Mauthausen et de Gunskirchen [4].

Les crimes

Quand les véhicules s’immobilisent à proximité du Kreuztadl, ils semblent être attendus. Les 180 déportés qui l’occupaient, extraits de la grange par leurs gardiens, sont en train d’achever de creuser une longue fosse rectiligne [5].

L’arme au poing, les nouveaux venus, séparent les déportés en en mettant dix-huit à l’écart. Puis ils donnent l’ordre au groupe restant de s’aligner sur le bord de cette fosse, d’ôter leurs vêtements et de s’agenouiller, le dos offert. Les prisonniers obéissent. Ils ne parlent pas, ne réagissent pas, ils connaissent déjà le rituel de leur mort.

Chacun d’eux reçoit une balle dans la nuque, parfois une rafale. Les corps basculent dans la fosse. Ordre est donné à ceux qui ont été épargnés de recouvrir de terre les corps de leurs compagnons. Cette tâche accomplie, ils attendent que les balles les atteignent à leur tour. Mais les exécuteurs, les abandonnant sur le terrain, montent dans leurs voitures et repartent en direction de la fête. Dès lendemain matin, le récit des évènements de la nuit s’est déjà répandu parmi les habitants de Rechnitz.

Le lendemain soir, nouvelle tuerie. D’après certains témoignages, les dix-huit rescapés auraient quitté le Kreuzstadl sur ordre du SS Franz Podezin, l’ordonnateur des crimes de la veille. Entassés dans une carriole conduite par le cocher du château – lequel en témoignera devant la justice -, ils sont conduits à l’abattoir municipal. Arrivés à destination, ces dix-huit hommes qu’on désignera plus tard sous le terme de « groupe des pelleteurs » (Zuschauflerkommando) sont contraints de creuser leur propre tombe avant d’être abattus à leur tour, peut-être par les assassins de la veille.

Ce crime n’est pas particulier. Nombreux sont à cette époque les passages à tabac et les assassinats dont sont victimes les convois de déportés quand ils traversent villes et villages. Ces crimes, qui n’obéissent pas à la volonté du pouvoir nazi, sont souvent le fait d’initiatives locales, causées par la peur. La radio officielle décrit ces hommes mais aussi ces femmes qui sortent de l’enfer comme des communistes, des asociaux, des criminels, prêts à tout pour survivre et se venger. Les habitants des villes et des villages qu’ils traversent découvrent soudainement la présence terriblement réelle de ces « invisibles » jusqu’ici parqués dans des camps lointains que personne ne voulait connaître. Cette réalité crue, terrible, imprévisible, s’ajoute à celle de la défaite qui s’annonce et ôte tout sentiment de sécurité. Pour les nazis encartés, les membres des jeunesses hitlériennes, ou encore les soldats en train de fuir sous les assauts ennemis, la présence de ces individus haïs mais toujours vivants est ressentie comme une provocation. Pour certains encore, ils sont la preuve vivante de leur propre complicité passive…Dès lors s’instaure dans les esprits une manière de droit, voire de devoir, de les frapper et de les tuer comme si, à travers leur mort, on exorcisait le passé, on continuait d’exister dans le malheur…

Les 29 et 30 mars, après de violents combats, les troupes soviétiques s’emparent de Rechnitz. Le château, ravagé par les obus d’artillerie suivis d’un incendie, a pratiquement disparu de nos jours. Quelques ruines en sont encore visibles, dont le début d’une arche sur lequel quelqu’un a inscrit en lettre noirs « SHALOM »

Les corps

Début avril 1945, un lieutenant de l’armée rouge en poste à Rechnitz entend parler d’exécutions sommaires qui se seraient produites près de l’abattoir municipal. Soucieux de savoir ce qui s’est passé – s’agissait-il de soldats soviétiques ? - il fait procéder à des fouilles. Dix-huit corps sont déterrés, un procès-verbal est établi, les cadavres sont réensevelis et la fosse refermée. Le 12 avril 1945, le journal de l’armée soviétique Gwardejesz publie un article décrivant la découverte par l’armée d’occupation soviétique de 21 fosses dans la campagne de Rechnitz, chacune contenant dix à douze corps soit un minimum de deux cent dix cadavres. S’agit-il des victimes du premier massacre au Kreuzstadl ? Ensuite vient le silence. C’est la paix, on oublie les mauvais moments et les corps ensevelis.

Six ans plus tard, en 1951, un rapport de gendarmerie consigne la présence de deux fosses sur le territoire de la commune, contenant au total environ 200 cadavres en très mauvais état de conservation. Cette découverte se trouve située dans une zone que la population a baptisée du terme pour le moins particulier de « jardin des juifs »(Judengartl) . Selon la loi, la municipalité se trouve dans l’obligation d’offrir une sépulture digne à ces corps. Dans cette perspective, des travaux de clôture sont entrepris. Mais le temps passe, les clôtures disparaissent et les terres sont labourées. Nouvelle période d’oubli.

Mais les corps enfouis ne vont pas disparaitre des mémoires. Quinze ans plus tard, en 1965, dans un rapport destiné à l’administration du district d’Oberwart, la municipalité de Rechnitz mentionne l’existence de deux fosses communes recouvertes de terre dans des champs proches de la ville. Dans les archives de l’Etat du Burgenland, on découvrira par la suite une note manuscrite portant ces mots : « A l’occasion d’une visite sur place, il a été constaté que les deux fosses n’existent plus La municipalité s’engage à les rechercher « 

Alors que dans d’autres villes du Burgenland qui ont vécu de tels massacres, les corps ont été retrouvés avec l’aide active des habitants, il semble évident qu’à Rechnitz et dans la campagne avoisinante, une telle volonté commune est loin d’habiter les esprits. Négligence, désir d’oubli inconscient ou souci réel de faire disparaitre des traces gênantes ? Nul doute que parmi les habitants de la commune, des habitants ou leurs parents ont participé à la fête au château sous l’uniforme S.A, SS ou celui des jeunesses hitlériennes .Peut-être ont-ils participé aux massacres et sont-ils désireux que règne le silence de l’oubli.

Il faudra attendre l’année 1970 pour qu’après de longues démarches infructueuses, la commission allemande des sépultures de guerre (VDK) mandatée par le ministère fédéral de l’intérieur, parvienne enfin à faire exhumer les 18 corps du « groupe des pelleteurs « découverts et réensevelis près de l’abattoir en 1945 par l‘armée soviétique. On découvre que parmi eux, trois sont porteurs de plaques d’identification de l’armée hongroise. Sans doute s’agit-il de soldats juifs qui, privés dès le début de la guerre du droit de combattre, ont été versés dans des unités de service puis envoyés dans le camp de Koszeg/Gun. Ces trois-là seront enterrés au cimetière militaire de Mattersburg tandis que leurs compagnons de misère et de religion seront inhumés au cimetière juif de Graz-Wetzl, Incident significatif : pendant ces fouilles, le directeur des recherches Horst Littmann découvrira sur le pare-brise de sa voiture un message anonyme l’incitant à cesser son travail s’il ne veut pas « rejoindre les cadavres qu’il cherche… »

Malgré des fouilles approfondies dans la campagne autour du Kreuzstadl, les cadavres de la première tuerie demeurent introuvables. Ils le sont encore de nos jours. [6]

Devoir de savoir

A la différence des autres communes du Burgenland qui voient s’édifier des monuments destinés à rappeler les crimes commis par le pouvoir nazi, rien de tel ne se produit à Rechnitz. Les démarches menées par des associations de déportés se heurtent à un mur. En 1987, Hans Anthofer, un journaliste connu pour son engagement dans la lutte antifasciste, lance une campagne d’appel à signatures pour que soit enfin érigé un mémorial rappelant le massacre du Kreuzstadl.

En 1991, enfin, dans la commune-même est créée l’association RE.F.U.G.I.U.S [7] qui se fixe comme mission de lutter contre l’oubli et d’organiser des manifestations culturelles de sensibilisation. Deux ans plus tard, les fonds provenant d’une collecte qu’elle a initiée sont remis à l’association fédérale des organisations culturelles juives, permettant l’achat de la grange et du terrain qui l’entoure. En revanche, le projet de l’association de créer une maison d’accueil pour réfugiés est fermement rejeté par le conseil municipal sous le prétexte que l’existence d’un tel bâtiment pourrait nuire au tourisme…

Enfin, le 25 mars 2012, le site du Kreuzstadl, devenu un Mahnmal [8] aménagé par l’artiste Wolfgang A.Horwath, est inauguré par le président de la république autrichienne Heinz Fischer, Lors de son intervention, il exprime le désir que tout soit mis en œuvre pour retrouver les corps ensevelis. A cette époque, pourtant, des personnalités politiques d’extrême droite clament que ce massacre n’a jamais eu lieu et dénoncent un « mythe du Kreuzstadl » qui ne serait rien d’autre, selon eux, qu’une fake news …

Lors de la cérémonie, une plaque est apposée sur l’un des murs de la grange, qui rappelle qu’en 1682, un décret autorisait les juifs de la ville à édifier leur propre cimetière, signe qu’une bonne entente existait alors entre le Burgenland et sa communauté juive. De nos jours, sur le territoire de la commune, on peut encore voir les vestiges de ce cimetière : un vieux mur et quelques tombes parfois vandalisées.

Avant la Première Guerre mondiale, le Burgenland était en effet l’un des foyers importants du judaïsme orthodoxe en Europe centrale. A Eisenstadt, sa capitale, prospéraient sept communautés juives, les Sheva Kehilot. Celle de Rechnitz- possédait ses propres taqqanoth (statuts juridiques) pour réglementer les différents aspects de sa vie publique. En l’Autriche, dans les années vingt, l’immense majorité des juifs vivaient à Vienne, où ils constituaient un foyer intellectuel et artistique rayonnant sur le monde entier à travers les œuvres musicales de Gustav Mahler, Arnold Schönberg, Anton Webern, les toiles de Gustave Kllimt, Oscar Kokoschka, Egon Schiele, les écrits de Stefan Zweig, Arthur Schnitzler, Josef Roth, Karl Krauss et Sigmund Freud, pour ne citer qu’eux. On peut aussi évoquer le nom d’un créateur moins connu, Hugo Bettauer, auteur en 1922 d’un curieux roman satirique, La ville sans Juifs, décrivant une Vienne victime de la crise économique au point de ne trouver de solution qu’en chassant les juifs qui y vivent. Mais, la crise économique s’aggrave et la vie intellectuelle s’effondre. Pour enrayer le déclin de la capitale, les autorités sont alors contraintes de demander aux Juifs de revenir, et la vie reprend comme auparavant [9].

Prévision bien optimiste. Seize ans plus tard, hélas, en 1938, la Shoah s’abat sur l’ Autriche. Pendant la nuit de Cristal((Kristallnacht) des pogroms ensanglantent le pays, la plupart des synagogues de Vienne sont incendiées, des magasins et des maisons pillés. Le premier camp de concentration autrichien est ouvert à Mauthausen. L’année suivante commencent les déportations de masse vers la Pologne occupée. Sur 200.000 juifs soit 4% de la population totale, 60.000 à 65.000 trouveront la mort, 125.000 prendront le chemin de l’exil. Dans le Burgenland (découpé en plusieurs parties par l’administration allemande) sur une population de 4.000 Juifs, 1.300 sont exterminés, les survivants se cachent ou fuient le pays. Rappelons que 8.000 Roms sont également déportés vers des camps de concentration. Après 1945, une douzaine de familles reviennent habiter dans le land placé alors sous occupation soviétique, mais aucun vie communautaire ne pourra reprendre véritablement.

De nos jours, à Rechnitz, quelques signes rappellent les crimes passés. Près de l’emplacement de l’ancien abattoir municipal se dresse depuis 2019 la statue Der Wächter (le veilleur) d’Ulrike Truger, symbolisant le devoir de vigilance face à tous les signes annonciateurs de l’oppression. Aux alentours des murs de briques de la grange, on peut contempler les œuvres de deux sculpteurs contemporains, Kosso Eloul, auteur de la « flamme éternelle » de Yad Vashem et Karl Pranti. Sur la stèle de granit cubique crée par ce dernier en 1995, les visiteurs déposent souvent des cailloux en hommage aux morts, selon la tradition hébraïque. A proximité, visiteurs et groupes scolaires peuvent emprunter depuis 2012 un « chemin de mémoire » où des panneaux successifs plantés en terre retracent par des textes et des photos la construction du Südostwall, les exécutions des déportés hongrois à Rechnitz ainsi que la souffrance des victimes des « marches de la mort » et de tous les camps d’extermination. [10]

Jamais la famille Batthyany-Thyssen n’a assisté ni ne s’est faite représenter aux diverses cérémonies commémoratives. Il est vrai que parmi les panneaux qui jalonnent le « chemin de mémoire », l’un d’entre eux rappelle que la comtesse Margit Batthyany n’a jamais eu à répondre de ses actes devant les tribunaux.

Amère justice
Après l’Anschluss suivi du plébiscite qui s’est prononcé à 99,73% pour l’annexion à l’Allemagne nazie, l’Autriche, désormais rebaptisée Ostmark (Marche de l’Est) a fourni au Troisième Reich près d’un million de combattants. Plus de 500.000 citoyens adhéraient alors au parti nazi, à la SA, la SS et autres organisations nationales-socialistes [11].. Selon Simon Wiesenthal, 40% des personnels des camps d’extermination étaient Autrichiens alors que la population de ce pays ne représentait que 8% de celle du Reich. L’unité Eichmann (Eichman Sonder Einsatzando) en particulier, responsable des transports de masse de Juifs hongrois vers les camps de concentration, était composée pour moitié d’Autrichiens.

Pourtant, en 1943, une déclaration tripartite (américains, britanniques et soviétiques) signée à Moscou désigne l’Autriche comme « premier pays libre à être tombé victime de l’agression hitlérienne » Ce brevet d’honorabilité peu conforme à la réalité obéit pour une grande part au désir des Alliés vainqueurs de recruter scientifiques, magistrats et policiers utiles à leur combat dans la « guerre froide » qui se profile, afin que ces derniers « blanchis » par ce texte officiel, n’aient pas à rendre de comptes sur leur passé nazi [12]. Les dirigeants de la deuxième République autrichienne vont utiliser ce pacte de Moscou, si accommodant envers le passé nazi, pour développer ce qu’on appellera la « thèse sacrificielle » (Opserthese) selon laquelle, exempte de toute responsabilité dans les crimes commis pendant la guerre, l’Autriche n’a pas à rendre de compte sur son passé. Elle doit au contraire tirer un « trait final » (Schlusstrich) sur cette encombrante période. C’est dans cet esprit que les anciens magistrats nazis, pour la plupart maintenus dans leurs fonctions en dépit de leur lourd passé, se montrent indulgents dans leur pratique de la dénazification (Entnazifizierung) et mettent en œuvre une « amnistie froide » selon les termes de Simon Wiesenthal. Nombre d’anciens dirigeants et exécutants des basses œuvres du parti nazi poursuivent donc leur carrière, tandis que ceux qui osent dénoncer publiquement leur complicité se verront qualifiés de Nestbeschmutzer (« souilleurs de nids »).

Pressentant sans doute cette dérive inquiétante, les Alliés imposent la mise en place dès 1945 de « tribunaux populaires » (Volksgerichte) destinés à juger en toute équité les collaborateurs actifs du nazisme. Ces juridictions, composées de deux magistrats et de trois citoyens, tous évidemment au passé irréprochable, seront dissoutes en 1955, à la fin des occupations alliés du pays, pour être remplacés par des tribunaux de droit commun beaucoup plus « compréhensifs » [13]. Deux ans plus tard, une très large loi d’amnistie fédérale marquera la fin de la dénazification voire, pour certains esprits chagrins, le début de la « re nazification ».En 1959, lors de la fête consacrée à la mémoire du grand poète Friedrich Schiller, on verra des représentants d’organisations néo-nazies s’exprimer pour la première fois au grand jour. Ils ne se taisent plus depuis.

C’est pendant la période de fonctionnement des « tribunaux populaires » que la justice autrichienne se penche sur les massacres de Rechnitz. La manière dont elle traite ces crimes va constituer aux yeux de nombre de juristes et d’historiens un véritable cas d’école auquel ils donneront le nom de « phénomène Rechnitz ». Dès le début de l’instruction, consacrée à la fois à la tuerie de la grange et celle de l’abattoir, les magistrats ouvrent trois procédures successives qui se heurteront chacune aux mêmes obstacles. Tout d’abord, la mauvaise volonté des autorités du Burgenland et le silence obstiné des habitants de Rechnitz ce qui ne facilite pas la constitution des dossiers. Ensuite, des témoins se dérobent, des indices précieux disparaissent et les procédures s’enlisent. Autre obstacle, le soutien apporté aux personnes poursuivies par des membres du clergé protestant (en particulier du pasteur de la ville voisine de Subschützen) et celui des représentants des deux partis gouvernementaux qui se partagent alors le pouvoir, le parti populaire autrichien(ÖVP) et le parti social-démocrate (SPÖ). [14]

L’instruction aboutit néanmoins en 1948 à l’inculpation de sept personnes pour assassinat. Cependant, parmi les nombreux témoins interrogés, deux d’entre eux manquent à l’appel, alors qu’ils sont de première importance. Le premier, Karl Muhr, l’un des invités de la fête, accusé d’avoir fait distribuer les armes destinées au premier assassinat, est retrouvé mort d’une balle dans la tête dans le bois où il chassait, son chien tué à ses côtés. L’étui de la balle, recueilli à quelque distance du corps et placé sous scellés, disparaît peu après dans la gendarmerie de Rechnitz. L’autre témoin, Nikolaus Weiss, un déporté qui affirmait avoir appartenu au « groupe des fossoyeurs » et s’être échappé avant la tuerie pour se cacher chez des habitants du village, a trouvé la mort au volant de sa voiture. Mitraillée sur une route, elle a terminé sa course dans un fossé.

La disparition de ces témoins visuels de la tuerie modifie la nature de l’accusation qui ne poursuivra désormais les prévenus restants qu’au titre de complicité d’assassinat. Le 5 juillet 1948, deux d’entre eux sont acquittés – Stefan Beigelbeck, habitant de Rechnitz, et Hildegard Stadler, responsable des jeunes filles hitlériennes (B.D.M) et secrétaire de Franz Podezin, l’un des deux chefs du groupe de tueurs.

Cinq personnes restent à juger. Eduard Nicka, ancien Waffen SS et chef de district de la section VI du Südostwall, incriminé dans d’autres massacres commis dans la région, dont celui de Deutsch-Schützen-Eisenberg, postérieur de trois jours à celui de Rechnitz, est condamné à trois ans de prison pour complicité. Ludwig Groll, ancien maire d’Oberwart, à huit ans et Josef Muralter, chef de la sous-section VI du Sudostwall, à cinq ans. Tous seront aussitôt amnistiés et reprendront leurs activités - Ludwig Groll, en particulier, occupera le poste de ministre de l’Etat du Burgenland. Quant aux deux derniers inculpés, responsables principaux des tueries, Franz Podezin, l’officier SS, et Hans-Joachim Oldenburg, le régisseur du château, ils ont disparu dès le début de l’instruction. Franz Podezin, qui séjournait au château depuis 1939, outre sa mission de surveillance des déportés astreints au travail sur le Südostwall, se chargeait des relations entre le couple Batthyany et les autorités nazies. Hans-Joachim Oldenburg, le régisseur, jouait depuis très longtemps le rôle d’homme de confiance de la famille Thyssen, en particulier du père de Margit, lequel continuait de subvenir aux dépenses du domaine.

Le bruit court que ces deux hommes ont quitté le pays, emportés dans leurs bagages par le couple Batthyany, libres eux de voyager à leur guise hors des frontières. On apprendra par la suite qu’en effet les deux fugitifs vivent en Suisse et logent même à proximité de la villa Favorita des Thyssen. Le 28 aout 1948 l’antenne viennoise d’Interpol fait parvenir aux autorités de Lugano un télégramme demandant leur arrestation. Trop tard, les deux hommes se sont volatilisés. Podezin sera ensuite repéré en Afrique, employé par la société Hytec, liée au groupe Thyssen AG avant de réapparaitre en R.D.A, travaillant pour le compte des services secrets occidentaux. Démasqué et arrêté dans ce pays, il purgera onze ans de prison et finira ses jours à Kiel. Joachim Oldenburg, lui, est vu en Argentine où il exerce ses talents d’ingénieur agricole dans une ferme appartenant à la firme Thyssengas. Bénéficiant des lois d’amnistie, il fera sa réapparition en Allemagne fédérale, où il occupera les fonctions d’administrateur du domaine d’Obringhoven, autre possession du clan Thyssen.

Quant à Margit Batthyany, comment croire qu’elle n’ait pas été informée que certains de ses invités avaient disparu de la fête pour mener leur expédition criminelle ? Pourtant, on la croit sur parole quand, lors de son unique comparution en tant que témoin, elle déclare qu’elle ignorait tout de l’expédition criminelle. En revanche, elle affirme l’innocence de son régisseur Joachim Oldenburg et lui fournit même un alibi concernant son emploi du temps. La comtesse ne sera plus jamais sollicitée par les autorités judiciaires sur cette affaire. Dans les années qui suivent, si elle figure quelquefois dans l’actualité du pays, c’est uniquement à travers ses succès hippiques. Elle bénéficie d’une gloire internationale en 1972 avec la victoire de son écurie au très prestigieux prix de l’Arc de Triomphe, à Paris, qui lui vaut les félicitations de la reine Elisabeth II en personne. Outre ses qualités d’éleveuse, Margit est aussi une femme d’affaires avisée. Ainsi rachète-t-elle à son père Heinrich le prestigieux haras allemand Erlenhof de Bad Homburg, que celui-ci avait acquis dans des circonstances bien particulières : son propriétaire juif, Moritz James Oppenheimer, en avait été dépossédé au nom des lois raciales qui l’avaient conduit au suicide, et c’est une écurie « aryanisée » qu’Einrich avait acquis à un prix très intéressant. En cela, ils ne faisaient qu’obéir à une tradition familiale.

Une dynastie nazifiée

Lors de la première guerre mondiale la société Thyssen emploie 50 000 personnes et sa production annuelle de 1 000 000 de tonnes de fer et d’acier est destinée à l’armement du pays. Dans les années vingt, le groupe assoit sa puissance en acquérant des mines, des usines métallurgiques et des banques. La direction de l’une d’entre elles, l’Union banking Corporation, est confiée au jeune et prometteur Prescott Bush, père et grand-père des deux futurs Présidents des Etats-Unis.

En Allemagne-même, le groupe s’intéresse à une étoile montante de la politique bavaroise, " le seul homme qui ait actuellement une intelligence politique" aux dires d’un ami de la famille, le général Erich Ludendorff. Il s’agit d’un nommé Adolf Hitler, que les milieux conservateurs considèrent pourtant encore avec dédain – le Président Paul von Hindenburg l’a-t-il pas surnommé « le caporal de Bohème » et pire encore « le tambourineur « (der Trommler) ? Fritz Thyssen, frère d’Heinrich et oncle de Margit, est très tôt séduit au contraire par le personnage qu’il considère comme le seul dirigeant politique capable de vaincre le communisme et de restaurer la puissance allemande. Il entreprend donc de subventionner ses campagnes électorales et en octobre 1923, verse 100.000 marks-or à la caisse du parti, par l’intermédiaire de sa banque de Rotterdam. Puis, il achète un grand immeuble de Munich et l’offre à l’État-major du parti. Cette bâtisse imposante deviendra célèbre sous le nom de « Maison brune » (Braunes Haus) où seront signés entre autres les accords de Munich. Les liens d’amitié que Fritz entretient avec Goering sont aussi de notoriété publique. En janvier 1933, il fait partie du groupe des 38 industriels et dirigeants économiques allemands influents qui adressent une pétition au Président Hindenburg l’adjurant, au nom des intérêts supérieurs de la nation, de nommer Hitler chancelier du Reich - le vieux maréchal s’exécutera le 30 janvier 1933. Par un juste retour sur investissement, les commandes liées au réarmement nazi affluent et les bénéfices de la firme s’envolent.

En 1938, cependant, Fritz Thyssen commence à s’inquiéter de la politique extérieure menée par le régime nazi, qu’il juge trop aventureuse. Choqué par la violence de la « nuit de cristal » puis par l’agression de la Pologne, il se démet de ses fonctions dans le groupe avant de quitter l’Allemagne en compagnie de sa femme, d’abord pour la Suisse, puis pour la France. Bien sûr, le groupe industriel continue de fonctionner et quand la guerre éclate, les usines tournent à plein régime, employant alors des milliers de déportés juifs Cependant, face à l’attitude réservée de Fritz, le régime hitlérien confisque ses biens personnels estimés à 300 millions de reichsmarks. Il réquisitionne les usines du groupe mais dont les avoirs financiers restent hors de portée, soigneusement abritée dans divers paradis fiscaux.

Depuis son exil français, l’ancien capitaine d’industrie dicte ses mémoires à un journaliste américain, Emery Reves, où il affirme regretter son aveuglement devant la montée du nazisme, dénonce la complicité des autres groupes industrielsl avec Hitler et alerte sur les dangers que celui-ci fait courir au monde libre. Le livre paraitra aux U.S.A en 1941 sous le titre I paid Hitler ( "j’ai payé Hitler") Cet ouvrage bourrés d’inexactitudes qu’il reniera comme trahissant sa pensée, le dépeint sous les traits d’un citoyen de parfaite bonne foi, ignorant les noirs desseins nazis - un système de défense qui ne résiste pas à l’analyse historique : à l’époque où il situe les faits, les visées du Fuhrer sont déjà largement connus de tous les Allemands, ne serait-ce que par la publication de Mein Kampf.

Lors de l’envahissement de la France par les armées allemandes, Fritz et sa femme sont livrés aux occupants par le gouvernement de Vichy et incarcérés dans plusieurs camps successifs dont Sachsenhausen et Dachau, Le couple bénéficie cependant du régime très spécial des "hôtes de marque" en compagnie d’un certain nombre de personnalités comme Paul Reynaud, l’ancien Président du Conseil français, Francisco Largo Caballero, ex-chef du gouvernement de la République espagnole ou encore Kurt Schuschnigg, ancien chancelier d’Autriche. C’est dans ce dernier pays que le couple est finalement transféré, à la fin de la guerre, pour être libéré en 1945 par les Alliés. Soumis à un certain nombre d’interrogatoires sur son passé , Fritz se proclame ennemi de toujours du nazisme et au moment où certains enquêteurs se disposent à le faire comparaitre devant le tribunal de Nuremberg, il est sauvé par l’intervention des représentants du Royaume-Uni qui demandent sa relaxe provisoire .Cette généreuse intervention obéit à un intérêt bien précis : dès le début des hostilités, le Trésor royal britannique a saisi dans les coffres de la banque City Safe Deposit à Londres plus de mille lingots d’or déposés par la banque Thyssen de Rotterdam mais que l’on ne peut utiliser dans l’autorisation de Fritz en personne. D’où la nécessité de traiter avec lui - ce qui se réalise en 1947 : Fritz abandonne aux Britanniques une grande partie des lingots confisquée, en échange de sa non-comparution au procès de Nuremberg – il est vrai qu’aucun autre grand patron de l’industrie allemande n’y figurera non plus. L’industriel passe néanmoins en jugement devant un tribunal lors de ce qu’on appelle les "procès des ministères" organisés par les autorités américaines dans leur zone d’occupation en Allemagne. Il y reconnaît ses fautes, en les minimisant fortement, et est condamné à verser 15% de ses parts de l’entreprise aux victimes des persécutions nazies. Dès lors, esprit serein et les poches toujours bien garnies, il part profiter de sa liberté retrouvée en Argentine ou il s’éteindra le 8 février 1951.

Pour perpétuer sa mémoire, son épouse et sa fille créent en 1959 à Cologne la Fritz Thyssen-Stiftung, une très riche fondation privée d’utilité publique dévolue à la recherche scientifique et à la perpétuation de la mémoire de son fondateur, un établissement qui s’ajoute à une liste déjà longue. Les fondations patrimoniales constituent en effet depuis 1927 une spécialité de la famille Thyssen. Leurs buts philanthropiques ouvertement affichés permettent en réalité de générer des bénéfices peu imposés et de transmettre de génération en génération capital familial, résidences et terres devenus ainsi inaliénables [15]. Leur objectif philanthropique est par ailleurs à dimension variable : ainsi, en 1940 a été créé à Hanovre par l’ainé des fils d’Henrich, Stefan, une fondation destinée à favoriser les échanges culturels germano-hongrois…

A la différence de Fritz Thyssen, son frère Henrich, le père de Margit, s’est toujours montré beaucoup plus discret. Il épouse en 1906 la baronne hongroise Bornemisza de Kaszon et obtient sur décision de l’empereur François-Joseph que le père de la mariée lui transmette par dérogation le titre de baron. Prenant ses distances avec la politique allemande, le nouvel aristocrate se plait à donner l’image d’un esthète passionné d’art et fort éloigné de la fureur qui agite le monde. Ce sont pourtant les dividendes issus du réarmement nazi qui lui permettent d’alimenter la collection d’art créée par son père August, déjà riche en oeuvres de Rodin. Dans les années trente, la crise financière lui offre l’occasion d’acquérir des tableaux de haute valeur à des collectionneurs ruinés. En 1932, il achète au prince Léopold de Prusse la somptueuse Villa Favorita, une demeure du XVIIIe siècle surplombant le lac de Lugano, qui abritera ses collections à partir de 1937. Après sa mort, survenue dix ans plus tard, son fils Hans-Heinrich reprend le flambeau, à la fois des affaires familiales et de l’activité de collectionneur, et fait de la villa une fondation, dans la pure tradition familiale. En 1992, une grande partie de sa collection, l’une des plus riches au monde, est vendue à l’Etat espagnol, qui l’exposera désormais au prestigieux musée Thyssen-Bornemisza de Madrid. Le passé criminel de la famille ressurgira cependant lorsque en 2024, ce musée s’opposera à la restitution de l’un de ses tableaux, une œuvre de Pissaro, à une famille juive qui en avait été spoliée par les nazis. Au terme d’une longue bataille juridique, le musée obtiendra gain de cause auprès d’une cour californienne, verdict qui n’ira pas sans provoquer un certain malaise dans les milieux de l’art….
Résurgences

A partir des années quatre-vingt, la position « victimaire » de l’Autriche est ébréchée par une suite de scandales. En 1986, on découvre en particulier que l’ancien secrétaire général de l’O.N.U Kurt Waldheim, candidat à la présidence de la République, a participé sous l’uniforme de la Wehrmacht à des crimes de guerre en Bosnie et à Salonique. Bien que confortablement élu mais affaibli par ces révélations, il renoncera à se présenter au scrutin suivant.

En 1988, l’édification au centre de Vienne d’un mémorial « contre la guerre et le fascisme « du sculpteur Alfred Hrdlicka, premier monument public autrichien à évoquer le passé nazi, suscite une campagne haineuse de mouvements nationalistes qui demandent sa destruction. Cette œuvre représente en particulier un vieillard juif à quatre pattes en train de nettoyer le trottoir, en référence à la célèbre reibpartie (« séance de nettoiement » ) - ainsi avait-on nommé après l’anschluss ces pratiques des nazis autrichiens qui contraignaient des citoyens juifs de la ville, vêtus de leurs habits du dimanche, à se prêter à cette opération humiliante à la grande joie des badauds [16].

Les années qui suivent sont jalonnées d’évènements artistiques dénonçant un passé nazi autrichien qui suscitent de puissants rejets de la part des milieux conservateurs et ultra-nationalistes. Ainsi, la représentation de la pièce de théâtre « Place des héros « (Heldenplatz) de Thomas Bernhard, est-elle considérée comme une « insulte au peuple autrichien » par Kurt Waldheim en personne. Cette œuvre met en scène un professeur de philosophie juif qui, après l’exil revient à Vienne avec sa famille. Désespéré de voir que l’antisémitisme a repris de la vigueur, il se suicide. Autre scandale, plus local celui-là, l’auteur dramatique Peter Wagner, natif du Burgenland, organise dans des églises du land des lectures publiques de sa pièce Requiem. Une voix pour les sans-voix , qui donne la parole à d’anciens résistants antinazis et retrace les massacres de Rechnitz. Il est alors la cible de violentes attaques d’Eduard Nicka, l’ancien SS inculpé pour ces mêmes crimes, devenu un ministre influent du Parlement du Burgenland. Mais rien ne semble devoir arrêter l’entêtement du monde de l’art à faire ressurgir de l’oubli les turpitudes passées, la première d’entre elles étant l’indifférence.

Dans le domaine du cinéma, en 1994, Margareta Heinrich et Henrich Erne réalisent à Rechnitz même le documentaire, Totschweigen (« silence de mort ») Tourné en allemand, hongrois et hébreu, c’est le premier reportage qui donne la parole à des habitants de la commune . Dans un autre documentaire, Dann bin ich ja ein Mörder (« Alors je suis un meurtrier ») l’historien autrichien Walther Manoschek recueille les confessions d’un ancien SS responsable du massacre de Deutsch Schützen, perpétré dans le Burgenland à la même époque, dont les paroles rejoignent celles de tous les bourreaux. Dans Das Testament ( le testament) sorti en 2017, le cinéaste israélien Amichai Grenberg fait appel à la fiction. Son héros, un historien juif orthodoxe, mène des fouilles pour retrouver les victimes d’un massacre mais est contraint d’y parvenir très rapidement, avant que le terrain où il mène sa recherche ne soit bétonné par la municipalité. Au théâtre, la pièce de Peter Wagner, reprise à la radio en 2001, inspire Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature 2004. Sa pièce Rechnitz, l’ange exterminateur, représentée en 2008, donne la parole aux domestiques du château pour exprimer la façon dont une société parvient à s’accommoder de ses crimes. Cette oeuvre va susciter elle aussi une suite de protestations et de demandes d’interdiction.

Pourtant, les massacres de Rechnitz demeurent encore peu connus quand, le 18 octobre 2007, un article intitulé "L’hôtesse de l’enfer", est publié dans le grand quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung (F.A.Z) Il fait connaitre ces évènements dramatiques au grand public allemand, puis international [17] Son auteur, le journaliste britannique David R.L. LItchfied, s’est signalé l’année précédente par son livre The Thyssen art macabre, une biographie au vitriol de la famille Thyssen [18]. Cette fois, dans un style relevant de la presse people, il dénonce les massacres de Rechnitz , décrivant Margit sous les traits d’une « comtesse tueuse » digne de la légendaire châtelaine hongroise Elisabeth Bathory dite « la dame sanglante ». Le journaliste présente les massacres comme ayant été commis par un groupe de fanatiques en état d’ivresse sous la direction de deux des amants de la maîtresse des lieux, Podezin et Oldenburg. La presse internationale, du Spiegel au Sun en passant par le Figaro, s’empare de cette histoire et la diffuse sous cette forme de fait divers scandaleux.

L’article de Litchfield joue aussi un rôle de révélateur pour un journaliste autrichien d’origine hongroise vivant en Suisse, Sacha Batthhyany. Celui-ci découvre que sa très riche et très respectée grand-tante Margit a été mêlée à des évènements dramatiques que les membres de sa famille se sont bien gardés de lui faire connaître. Il entreprend alors une enquête sur le passé de sa famille et s’interroge sur sa propre position morale, dont il tire un livre : Mais en quoi suis- donc concerné ? [19]

Litchfield, lui, profitant de son succès médiatique, crée un site internet The Litchfield Estate, qui nourri d’informations de toutes provenances, mêle des enquêtes sur les massacres du Burgenland aux descriptions des turpitudes présumées des familles Thyssen et Batthyany. Cette façon d’informer, si elle a le mérite de rappeler au grand jour le passé nazi de l’Autriche, risque de conduire certains lecteurs à interpréter les massacres de Rechnitz comme une suite d’assassinats commis par des monstres, alors que ces évènements relèvent au contraire de la « banalité du mal » selon l’expression d’Hanna Arendt [20].

A présent connus de l’opinion publique autrichienne, les massacres de Rechnitz sont autant de symboles des crimes trop longtemps effacés par l’amnésie officielle. A ce titre, ils continuent d’inspirer les œuvres d’artistes de toutes les disciplines – littérature, théâtre, cinéma - qui s’emploient à faire sortir de l’oubli les moments les plus criminels de l’Histoire de leur pays, comme autant d’armes brandies contre les populismes en marche vers le pouvoir à travers toute l’Europe.

Face à ces destinées contraires, quel chemin politique se destine à emprunter le pays de Freud et d’Eichmann ?

Dans une lettre ouverte, Peter Wagner, auteur de Requiem, une voix pour les sans-voix, posait cette question à l’ancien SS Edouard Nicka, qui demandait l’interdiction de sa pièce : « Votre mouvement fabriquera-t-il un nouvel Auschwitz, sous un autre nom et une autre apparence ? »

Ce texte est paru pour la première fois dans la revue Témoigner éditée par la Fondation d’Auschwitz

Sources

Bibliographie

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Befreien, Besetzen, Bestehen : das Burgenland von 1945 - 1955 ; Tagungsband des Symposions des Burgenländischen Landesarchivs vom 7./8. (Libération, occupation, existence : le Burgenland de 1945 - 1955 ; Recueil des débats du symposium des archives du Burgenland du 7./8) Eisenstadt.2009/ ISBN 3901517499
Baumgartner(Gerhard) Entnazifizierung im Burgenland im Lichte des Aktenbestandes des BLA und der Bezirkshauptmannschaften Entnazifizierung im regionalen Vergleich( Dénazification dans le Burgenland à la lumière des dossiers du BLA et des équipes de commandement des districts)Jahr 2004 Publikationsort Linz
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Derix(Simone) Die Thyssens : Familie und Vermögen ( Les Thyssen,Familles et propriétés.)2.Ed.Paderborn 202 ISBN : 978-3-506-77974-8 et ISBN : 978-3-657-76060-2
Holpfer(Eva) : Der Umgang der Burgenländische Nachkriegsgesellschaft mit NS-Verbrechen bis 1955. Am Beispiel der wegen der Massaker von Deutschschützen und Rechnitz geführten (La société d’après-guerre de Burgenland et les crimes nazis jusqu’en 1955. Les massacres de Deutschschützen et Rechnitz) La société de l’après-guerre du Burgenland traite les crimes nazis jusqu’en 1955. Les massacres de Deutschschützen et Rechnitz)
Holpfer(Eva) Das Massaker an ungarisch-judischen Zwangsarbeitern Zu Kriegsende in Rechnitz (Burgen- land) und seine gerichtliche Ahndung durch die österreichische Volksgerichtsbarkeit.( Le massacre de travailleurs forcés juifs et hongrois à la fin de la guerre à Rechnitz (Burgenland) et ses conséquences.)
Kreissler (Félix) Widerstand und Verfolgung im Burgenland 1934-1945 - Eine Dokumentation, _ Österreichischer. Bundesverlag/Jugend und Volk, Wien 1979. ( résistance et persécution dans le Burgenland 1934-1945 – Vienna 1979.III. ISBN 3215-02750-X.
Krylova(Katya) The long shadow of the past . Contemporary Austrian Literature, Film, and Culture. Canadian house inc. Boydell and Brewer 2017 ISBN-13 9781571139399
Lappin,(Eleonore) Rechnitz gedenkt der Opfer der NS-Herrschaft, in : Dokumentationsarchiv des österreichischen Widerstandes (Hrsg.), ( Commémoration à Rechnitz victimes de la domination nazie) Dokumentationsarchiv des Österreichischen Widerstand (ed.), Jahrbuch 1992, Wien 1992Jahrbuch 1992, Wien 1992
Litchfield(David R.L) The Thyssen art macabre. Quarter books ltd.
Londres 2006, ISBN 0-7043-7119-7 200ISBN 070437119
Manoschek(Walter) (Hg.)Der Fall Rechnitz : Das Massaker an Juden im März 1945. ( Le cas Rechnitz ; les massacres de juifs en mars 1945) Mit einem Text von Elfriede Jelinek(avec un texte joint d’Alfriede Jelinek) Zweifelsfall Braumüller. Wien 2009. ISBN. 978-3-7003-2034-0
Manoschek(Walter) Dann bin ich ja ein Mörder (« Alors, je suis un meurtrier ! » ) Wallstein Verlag .Gottingen. 2015 ISBN 978-3-8353-1650-8. Avec DVD joint
Sebastian Rojek, rapport de conférence : Rechnitz revisité. Le massacre de mars 1945. (Re)constructions, traitement, questions , In : H-Soz-Kult, 10 juillet 2014, p<www.hsozkult.de/conferencereport/id...> .
Menasse(Eva) “Dunkelblum” Verlag Kiepenheuer & Witsch, Cologne 2021 , ISBN 978-3-462-04790-5 (présentation sous forme de roman)
Edition française : Les silences de Dunkelblum. Paris Stock 2024
ISBN-13 978223409294
Oral history project. Erinnerungen an das Massaker von Rechnitz endberich(Souvenirs du massacre de Rechnitz rapport final (Projet d’histoire orale. Témoignages du massacre de Rechnitz) réunis par l’Institut Ludwig Boltzmann) Graz 2022.
Pollack(Manfred) Kontaminierte Landshaften (champs contaminés) Residenz Verlag 2014 ISBN 13 : 9783701716210 et ISBN 10 : 3701716218 Schwarzmayer(Eva) Rechnitz, das massaker beim schlachthaus im marz 1945.(le massacre de l’abattoir en mars 1945)Oberwart. Ed Lex Liszt 2. 2023 ISBN 978-3-99016-249-1
Schwarzmayer.(Eva)Teuschler(Christine)Die Mühen der Erinnerung. Zeitgeschichtliche Aufklärung gegen den Gedächtnisschwund, ( Les difficultés de la mémoire, l’histoire contemporaine face à l’oubli ) Bd. 1, SCHULHEFTE Nr. 105, S.92-107
Uslu-Pauer(Susanne) Holpfer(Eva) Vor dem Volksgericht : Prozess gegen Täter von Nazi-Verbrechen im Burgenland ; 1945 – 1955 ( procédures des tribunaux du peuple face aux crimes nazis du commis dans le Burgenland 1945-1955) Eisenstadt : Amt der Burgenländischen Landesregierung, Landesarchiv, 2008 ISBN 9783901517594
Volksgerichtsprozesse. Diplomarbeit am Institut für Staatswissenschaft der Universität Wien, 1998 (Procès devant les tribunaux populaires, thèse de fin d’études à l’Institut de sciences politiques de l’université de Vienne)

Théâtre

Bernhard(Thomas) Heldenplatz (Place des héros) Création 1988.Jelinek (Elfriede) Rechnitz, der Würgeengel (« Rechnitz, l’ange exterminateur ») Création 2008 . Existe aussi sous forme de film.
Wagner(Peter) Requiem. pour les sans-voix ( sous forme de pièce radiophonique diffusée en 2000)

Filmographie

Greenberg(Amichai) Das Testament ( le testament, les témoins de Landsdorf.) 2017 Fiction historique. Production austro-israélienne. Condor distribution(France)
Heinrich(Margareta) Erne(Heinrich) Totschweigen. Dokumentarfilm 1994 (1996 en DVD) Documentaire en langue allemande.
Manoschek(Walther) Dann bin ich ja ein Mörder (Alors je suis un meurtrier) Documentaire. 2012. Films et DVD

Notes :

[1Cf Blatman(Daniel) « Les marches de la mort. La dernière étape du génocide nazi, été 1944- printemps 1945 » Traduit de l’hébreu par Nicole Weill. Paris Fayard 2009. ISBN-13 978-2213635514.

[2Ligne de défense composées de tranchées et de positions de tir édifiee depuis septembre 1944 et encore inachevé, courant sur plusieurs pays – Hongrie, Slovaquie, Slovénie et Autriche.

[3Organisation Todt : groupe industriel du génie civil et militaire au service du nazisme, qui a construit, aussi bien en Allemagne que dans les pays occupés , des usines d’armement, des bases sous-marines et des lignes de fortifications, dont le mur de l’Atlantique.

[4Das Drama des Südostwalls nach dem Vorbild von Rechnitz. Daten, Handlungen, Fakten, Konsequenzen. (Le drame du mur sud-est selon le modèle de Rechnitz : données, actions, faits, conséquences ) In Burgenländische Forschung Band 98, Hrsg. Amt der Burgenländischen Landesregierung, Abteilung 7 – Kultur, Wissenschaft und Archiv. Eisenstadt 2009. ISBN 978-3-901517-59-4

[5Les évènements qui vont suivre ont été reconstitués à partir des témoignages recueillis lors des instructions et des procès tenus de 1945 à 1965. Aucun des employés du château ni des invités n’ont avoué avoir participé aux assassinats. Certains d’entre eux, sous le coup d’une inculpation, ont seulement reconnu avoir participé aux transports des victimes et de leurs assassins.

[6Cf.Pollack(Manfred) Kontaminierte Landshaften (champs contaminés) Residenz Verlag 2014 ISBN 13 : 9783701716210 et ISBN 10 : 3701716218.

[7REchnitzer Flüchtlings Und GedenkInitiative Und Stiftung") (« combat pour les réfugiés et le souvenir de Rechnitz »)

[8Ce terme allemand de Mahnmal (monument commémorant un évènement tragique

[9Un film sera tiré de ce roman, réalisé en 1924 par Hans Karl Breslauer, qui remportera un grand succès public malgré l’intrusion dans les cinémas de commandos nazis s’employant à susciter des troubles pour interrompre les projections.. Un autre roman de Bettauer, la rue sans joie, inspirera le film du même nom de Georg Wilhelm Pabst.

[10Cf.Lappin,(Eleonore) Rechnitz gedenkt der Opfer der NS-Herrschaft, in : Dokumentationsarchiv des österreichischen Widerstandes (Hrsg.), (Commémorations à Rechnitz des victimes de la domination nazie)

[11Il convient de mentionner l’existence d’une résistance autrichienne assez active bien que peu unifiée, principalement composée de communistes, socio-démocrates, monarchistes et militaires.

[12Dans la réalité, la déclaration tripartite comporte une autre clause soulignant la responsabilité de l’Autriche et indiquant qu’elle sera jugée sur la manière dont elle aura contribué à sa libération – ce qui, espère-t-on, contribuera à ce qu’elle proclame sa séparation du Reich nazi, ce qui ne se produira pas . Sur l’insistance des dirigeants de la seconde république autrichienne, les Alliés feront disparaitre cette clause encombrante du traité de paix signé en 1945.

[13Cf Butterweck(Helmut) Verurteilt und begnadigt Österreich und seine NS-Straftäter (Condamner et gracier, l’Autriche et ses criminels nazis) Czernin.Vienne 2003. ISBN 3-7076-0126-9. Uslu-Pauer(Susanne) Holpfer(Eva) Vor dem Volksgericht : Prozess gegen Täter von Nazi-Verbrechen im Burgenland ; 1945 – 1955 ( procédures des tribunaux du peuple face aux crimes nazis du commis dans le Burgenland 1945-1955) Eisenstadt : Amt der Burgenländischen Landesregierung, Landesarchiv, 2008 ISBN 9783901517594 Volksgerichtsprozesse. Diplomarbeit am Institut für Staatswissenschaft der Universität Wien, 1998 (Procès devant les tribunaux populaires, thèse de fin d’études à l’Institut de sciences politiques de l’université de Vienne)

[14Cf.Baumgartner(Gerhard) Entnazifizierung im Burgenland im Lichte des Aktenbestandes des BLA und der Bezirkshauptmannschaften Entnazifizierung im regionalen Vergleich( Dénazification dans le Burgenland à la lumière des dossiers du BLA et des équipes de commandement des districts)Jahr 2004 Publikationsort Linz Befreien, Besetzen, Bestehen : das Burgenland von 1945 - 1955 ; Tagungsband des Symposions des Burgenländischen Landesarchivs vom 7./8. (Libération, occupation, existence : le Burgenland de 1945 - 1955 ; Recueil des débats du symposium des archives du Burgenland du 7./8) Eisenstadt.2009/ ISBN 3901517499. Holpfer(Eva) : Der Umgang der Burgenländische Nachkriegsgesellschaft mit NS-Verbrechen bis 1955. Am Beispiel der wegen der Massaker von Deutschschützen und Rechnitz geführten (La société d’après-guerre de Burgenland et les crimes nazis jusqu’en 1955. Les massacres de Deutschschützen et Rechnitz)

[15Cf.Derix(Simone) Die Thyssens : Familie und Vermögen ( Les Thyssen,Familles et propriétés.)2.Ed.Paderborn 202 ISBN : 978-3-506-77974-8 et ISBN : 978-3-657-76060-2 . Derix(Simone) Fortune internationale, philanthropie et patrimoine : le cas de la famille Thyssen. Relations internationales.2014. N°157pp 41-54.

[16Alfred Hrdlicka confectionnera ensuite un grand cheval de bois dépliable qui suivra les déplacements officiels de de Kurt Waldheim, y compris à l’étranger et même au Vatican…Installé sous ses fenêtres par des étudiants antinazis obstinés, il rappellera aux passants l’appartenance du Président à un régiment de cavalerie SS…

[17David R. litchfield, « Die Gastgeberin der Hölle » (l’hôtesse de l’enfer) dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, 18 octobre 2007, n° 242, p. 37,

[18Litchfield(David R.L) The Thyssen art macabre. Quarter books ltd. Londres 2006, ISBN 0-7043-7119-7 200ISBN 070437119

[19Batthyany(Sacha) Und was hat das mit mir zu tun ? Ein Verbrechen im März 1945. Die Geschichte meiner Familie (Et quel rapport avec moi ? l’histoire de ma famille) Kiepenheuer & Witsch GmbH Co.KG.Cologne 2016. ISBN-13 978-3462048315 Edition française : Mais en quoi suis-je donc concerné ? Un crime en mars 1945. L’histoire d’une grande famille hongroise. Paris Gallimard 2017.ISBN 978-2-07-019745-3.

[20Cf Schwarzmayer.(Eva)Teuschler(Christine)Die Mühen der Erinnerung. Zeitgeschichtliche Aufklärung gegen den Gedächtnisschwund, ( Les difficultés de la mémoire, l’histoire contemporaine face à l’oubli ) Bd. 1, SCHULHEFTE Nr. 105, S.92-107


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