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Aragon : la chronique "Un jour du monde" dans le journal Ce soir
L’introduction de François Eychart au deuxième tome de cette publication (de janvier à août 1939)

Ce numéro des Annales poursuit la publication de la chronique Un jour du monde de janvier 1939 jusqu’à l’interdiction de Ce soir, à la suite du pacte germano-soviétique en août. Elle est interrompue deux fois, d’abord par un problème de santé qui empêche Aragon de donner son article quotidien du 22 mars au 11 mai, puis par un voyage aux USA, de fin mai au début juillet afin de participer au congrès de la Ligue des Ecrivains américains qui a lieu à New York du 2 au 4 juin [1]. Aragon et Elsa Triolet qui l’accompagne, en profitent pour faire connaissance avec la civilisation américaine et renouer avec un ami de l’époque surréaliste, Matthew Josephson, qui les héberge quelques temps. L’article du 19 juillet commence alors par ces mots : « Je reviens d’Amérique... ». De son côté, Elsa Triolet tire de son séjour new-yorkais une série d’articles qui paraissent dans Ce soir sous le titre général World’s Fair 1939. [2]

A partir du 20 juillet 1939, les articles d’Aragon passent en troisième page. Ils conservent l’indication Un jour du monde qui caractérise cette chronique, perdent l’indication de la date mais sont dotés d’un titre correspondant à leur contenu. Leur longueur est moindre, les citations, nombreuses et fournies dans les articles de 1938, sont moins présentes. Visiblement, cette chronique a changé de statut au sein de la rédaction, ses commentaires, quoique toujours très incisifs, se fondant davantage dans l’ensemble du journal. Quelle que soit la raison de ces changements, Aragon suit de près les faits et gestes du gouvernement Daladier. Il dénonce les silences, les manipulations, les reculades, il évente les manœuvres, dévoile les faux-fuyants. Il fait en permanence un choix sélectif des commentaires qu’il relève chez ses confrères pour mieux mettre en accusation les décisions qui lui paraissent aller contre l’intérêt national et montrer que son point de vue n’est pas isolé, bien au contraire, puisqu’il est rejoint par des commentateurs qui appartiennent à une sphère politique opposée à la sienne. Il va même jusqu’à présenter comme des avancées certaines réactions gouvernementales qui tendraient à réaffirmer l’autorité de la France alors que maintenant on y lit plutôt l’espérance démesurée qu’il nourrit de voir enfin poindre le redressement de son pays.

Ainsi en est-il, en août 1939, pour l’envoi d’une mission militaire en URSS dont il veut croire qu’elle est la preuve qu’au dernier moment la raison l’aura emporté sur tous les reculs antérieurs qu’il a dénoncés. Son raisonnement repose sur l’affirmation que l’URSS est indispensable pour faire face à la guerre, ou pour gagner la guerre. Tout simplement. Quand l’échec de cette mission, auquel il ne veut d’abord pas croire, sera patent, sa déconvenue sera d’autant plus grande.

La marche vers la défaite

Sur le plan de la politique intérieure et social, pendant tout le début de 1939, le gouvernement Daladier poursuit sa politique de remise en question des avancées du Front populaire. Le climat d’incertitude angoissante qui prévaut en Europe, caractérisé par de nouvelles et incessantes exigences allemandes et italiennes et les menaces de guerre qui les accompagnent, créent une situation en apparence favorable à sa politique. L’expression du mécontentement se heurte au constat que tout conflit important affaiblirait le gouvernement et le rendrait encore plus faible à l’international. L’échec de la grève de novembre 1938 renforce cette tendance. Les patrons reprennent petit à petit ce qu’ils ont dû lâcher en 1936. Les décrets-lois de Daladier et les revanches patronales ne favorisent aucunement l’unité de la nation pourtant nécessaire en cas de guerre. D’autant que d’étranges et inquiétantes négociations avec des émissaires nazis de la Gestapo qui viennent discuter à Paris de la situation politique française intérieure, s’ajoutant au problème révélé par une réception au quai d’Orsay où les ministres français juifs n’ont pas été conviés, dévoilent une insistance à s’entendre avec Berlin qui laisse augurer du pire.

A l’international, le gouvernement récolte ce qu’il a semé sciemment. La trahison de la Tchécoslovaquie par Daladier et Chamberlain en septembre 1938 à Munich a jeté une ombre sur la parole des pays qu’ils représentent. Quel diplomate en Europe peut maintenant croire ce qu’ils disent ? Loin de constituer un obstacle aux ambitions de Hitler et de Mussolini, les accords de Munich ont permis une aggravation de la pression des deux puissances fascistes. Leurs revendications ne cessent de se multiplier. Elles sont relayées par des formations de droite et des comités (comme le très influent Comité France-Allemagne) qui en font l’instrument d’un constant chantage à la guerre si Paris ne tient pas compte des exigences de Berlin et de Rome. Poussant à de nouvelles concessions, le courant pacifiste accentue lui aussi cette spirale de faiblesse. Sur le terrain, en divers lieux d’Europe, les événements mettent en pleine lumière les responsabilités de Paris et de Londres.

En Tchécoslovaquie, à la suite de Munich et du départ de Benès, la mise en place d’un personnel politique dirigé par Hacha, acquis à Berlin, puis la sécession de la Slovaquie téléguidée par Berlin, enfin l’occupation de ce qui reste de la Tchécoslovaquie n’ont suscité aucune réaction significative de la part de la France et de la Grande-Bretagne.

En Espagne, la guerre touche à sa fin en février-mars 1939. Le rapport des forces s’est progressivement inversé. Jamais la France n’a tenu la balance égale entre les intérêts républicains et franquistes. Les réfugiés sont traités de façon honteuse, refoulés pour certains chez Franco, pour les autres internés dans des camps qui serviront bien vite à y enfermer des milliers d’antifascistes qui avaient cru pouvoir trouver en France un havre contre l’avancée de l’hitlérisme. Le gouvernement français, qui a entretenu sans trouble une double diplomatie entre Madrid et Burgos – la capitale administrative des franquistes –, aurait pu considérer qu’il était de son intérêt de secourir militairement l’Espagne républicaine afin d’éviter qu’elle ne vienne grossir le nombre de proies que les puissances de l’axe s’étaient adjugées. (L’Albanie sera, elle aussi, envahie en avril 1939 par l’Italie, sans réplique.) Au lieu de prendre cette décision qui aurait constitué un signal fort à Berlin, dans un moment où le rapport des forces n’était pas ce qu’il deviendra un an plus tard, on se précipite pour reconnaître Franco, on restitue à Franco l’or de la banque d’Espagne (alors que cela a été refusé quelques mois auparavant au gouvernement républicain), on désigne Pétain comme ambassadeur à Madrid. On, c’est-à-dire Daladier, Bonnet et leur majorité à la chambre.

La Pologne, ou plus exactement les intérêts de la Pologne, sont aussi une dimension non négligeable du problème comme cela se verra lors des négociations en août à Moscou pour mettre sur pied une alliance militaire. La diplomatie française tient beaucoup à ne pas décevoir Varsovie qui semble vivre dans un autre monde. La Pologne a pourtant montré, après Munich, en arrachant des morceaux de territoire à la Tchécoslovaquie, quel respect elle avait du droit des nations. Ses accords avec le Reich auraient dû être également un sujet de préoccupation. Il n’en est rien et alors que l’état-major français a diagnostiqué que la Pologne ne résisterait que quelques semaines si elle se trouve seule face à une attaque allemande, la diplomatie de Bonnet persiste à la considérer comme une alliée de premier plan à qui on ne peut demander aucun changement.

Reste l’URSS. Finalement, Munich a mis l’URSS hors-jeu comme puissance pouvant contribuer à construire une alliance militaire forte contre Hitler et Mussolini. Munich a consacré l’échec de la politique étrangère suivie par Staline et Litvinov basée, depuis 1934, sur la recherche d’un accord de sécurité collective qui inclue leur pays contre l’agression allemande. La façon dont son pays a été exclu de cette affaire est pour Staline un symptôme aggravant. Il y voit une collusion entre les démocraties et l’Allemagne et l’Italie. Pas une collusion irrémédiable mais susceptible de s’approfondir. Le remplacement de Litvinov par Molotov signifie qu’il va chercher par une autre voie à se dégager du danger qui le menace car il ne fait de doute pour personne que l’URSS sera la cible de l’Allemagne nazie.

Le temps passant, l’Allemagne et l’Italie engrangeant succès sur succès, les perspectives de la France et de la Grande-Bretagne de rester hors d’atteinte se réduisent, le danger de guerre se rapproche. Après la Tchécoslovaquie, dont l’occupation en mars 1939 montre la réalité des rapports de force, l’alternative est la suivante : faire la guerre ou livrer à l’appétit de Berlin une nouvelle proie qui le retiendra ailleurs. L’URSS est depuis longtemps l’objet de discussions en ce sens. Cela réglerait bien des problèmes et d’abord permettrait d’en finir avec ce pays si gênant. C’est d’ailleurs un objectif conforme à ceux de Hitler qui déclare partout sa haine des juifs et du communisme. A défaut, si Hitler hésite, pourquoi la Pologne ne ferait-elle pas l’affaire ? Il est troublant de voir que la France n’ait rien fait pour l’amener à des concessions lors des négociations de la convention militaire avec l’URSS en août 1939 à Moscou qui ont échoué à cause de la position polonaise et que la Pologne n’ait pas été défendue en 1939, malgré la parole donnée.

Les difficultés auxquelles les diplomaties française et britannique font face en juin-juillet 1939, les critiques qui leur sont portées de différents milieux sont à la base de la mission à Moscou du général Doumenc et de l’amiral Drax. Cette mission est celle de la dernière chance pour la paix. Si elle réussit, c’est-à-dire si elle est sincère et efficace, Hitler, agresseur, devra combattre sur deux fronts. C’est essentiel pour la France qui a dû au front russe de ne pas être complètement envahie en1914. Pour que l’armée soviétique puisse jouer le même rôle, il faut qu’elle aille au contact de l’Allemagne et passe en Pologne, ce que celle-ci refuse du fait de son nationalisme ombrageux aggravé par son rejet de tout ce qui est russe. Le gouvernement français laisse pourtant la position polonaise dominer cette négociation. L’échec en est assuré. (On lira en annexe un résumé détaillé du mémorandum du négociateur français, le général Doumenc.) Cet échec provoque le pacte germano-soviétique. La France va entrer en guerre privée de l’alliance russe. Mais en vérité tout sera plus simple et ira plus vite car elle ne fera rien pour soutenir la Pologne (pas plus que la Grande-Bretagne) et succombera à l’attaque allemande de juin 40 après 8 mois de drôle de guerre.

Tels sont les éléments essentiels du jeu diplomatique de cette période, ceux qu’Aragon commente presque tous les jours sauf lorsqu’il est malade ou en voyage. Certes, il ne voit pas tout, il ne sait pas tout, il n’imagine pas tout. Il est privé du recul que les historiens affectionnent. Mais sa chronique est fort riche et mérite d’être lue. Elle est le fait d’un homme sincère dans ses convictions politiques et passionné. Passionné par cette matière qu’il lui est donné de d’analyser chaque jour pour la rendre compréhensible à ses lecteurs, passionné parce qu’elle met en jeu quelque chose de nouveau qui va devenir très puissant en lui : la découverte de la France réelle, de sa diversité, de sa richesse humaine. Il connaissait mal son pays et il constate qu’il est capable de faire reculer la barbarie qui piaffe à sa frontière. C’est pourquoi il ne peut avoir aucune complaisance pour les responsables tels Daladier, Bonnet, Flandin... qui ont mené par le mensonge et des calcul inavoués le pays à la défaite et quand elle fut là, ont passé le relais à Pétain à Laval.

La fin de l’année 39 fut terrible pour Aragon. Pas seulement à cause de l’interdiction de son parti mais parce qu’il assiste au naufrage de la France. Au triomphe de tout ce qu’il hait. Mais laissons-lui la parole.

« Pour mon compte, je me représente avec assez de netteté comment d’une sorte de décision froide, d’une sorte d’horreur folle du désespoir, d’une volonté de ne pas être vaincu par les ténèbres, naquit cette résolution qui me fit, en septembre 1939, écrire les premiers poèmes du Crève-Cœur. Il me semble que sans eux à cette heure noire où tout ce que je tenais pour grand, pour beau, pour bon, pour pur était traîné dans l’effroyable merde du mensonge, où s’essayaient les contrevérités qui devaient éclater en bouquet dans la bouche balbutiante de la trahison neuf mois plus tard, le temps d’une monstrueuse grossesse..., il me semble que sans ces vers écrits, sans cette confidence de ma croyance perpétuée, de mon refus d’abandonner dans la peur policière mon sens de la dignité humaine, je n’aurais pas, non, je n’aurais pas survécu. Et l’on aurait tort de résumer cette décision, et le remède trouvé, d’un nom de drogue, d’y voir une manière d’évasion de l’insupportable réalité. C’était tout au contraire la mesure prise de cette réalité, la conscience du danger tenue en éveil, une forme inventée du combat, de ce même combat qui se mène par de tous autres moyens ; et en pouvait rire qui voulait, comme aujourd’hui de ce que j’écris ici le lecteur, mais croyez-vous que si recommençait une guerre de telle sorte, les Gestapos diverses et bêtement la Sûreté Générale de M. Daladier me laisseraient à nouveau loisir d’aligner les alexandrins, les innocentes rimes plates ou croisées, de manier sans encombre l’enjambement, jouer de l’hiatus et brouiller les césures ? » (In Préface à Poèmes impurs de Léon Moussinac, 1945)

A propos de cette édition

Les chroniques de 1939 sont précédées de repères chronologiques qui donnent les principaux événements de janvier à septembre 1939. Les quatre derniers articles de Ce soir, ceux des 23, 24, 25 et 26 août ont déjà été republiés dans le numéro 28 de Faites entrer l’infini (décembre 1999) et présentés par Jean Albertini qui précise que le journal du 25 août a vu sa distribution fortement réduite du fait de l’action de la police et que celui du 26 n’a pas été imprimé. L’article d’Aragon est connu par les morasses qui n’ont pas été détruites en 1939.

Le lecteur trouvera en annexe des textes de Maurice Torez, Duf Cooper, Lloyd George, Henri de Kerillis, ainsi qu’un résumé détaillé du mémorandum du général Doumenc. C’est un document important qui donne le point de vue du négociateur français.

Les noms de personnes font l’objet d’un index. Pour ne pas alourdir cet index, nous n’avons pas repris les noms traités dans l’index de 1938 (dans les Annales n° 19). Cependant, pour en faciliter la recherche nous avons indiqué en note, à chaque fois qu’un nom apparaît, s’il figure dans l’index des Annales n° 19. En rapprochant les deux index tous les noms de personnes sont traités à l’exception des personnalités pour qui cela est inutile. Pour certaines personnes qui n’apparaissent qu’une fois dans les articles d’Aragon, en dérogation avec la règle qui régit l’index des noms de personnes, nous avons donné en notes de bas de page les informations (souvent succinctes) qui les concernent.

Nous avons reproduit intégralement les noms des donateurs aux différentes collectes qu’Aragon et Ce soir ont organisées. On y trouve en majorité des personnes qui appartiennent aux milieux populaires et constituent l’essentiel du lectorat de Ce soir, mais aussi d’autres qui ont joué un rôle dans la vie d’Aragon à des titres divers. Ce sont des écrivains, des journalistes, des musiciens, des peintres, des photographes, des poètes. On y trouve peu d’amis de l’époque surréaliste, mais cependant des personnes qui occupèrent auprès d’Aragon une place de nature très différente comme Elisabeth de Lanux ou Marguerite Toucas-Massillon. Pour des raisons de place et pour ne pas transformer cette édition en un dictionnaire de noms de personnes, il n’a pas été possible de leur adjoindre des notices biographiques adéquates. Ces listes de donateurs méritent néanmoins d’être lues attentivement.

Je veux signaler le nom de ceux qui ont apporté leur aide à cette édition et les remercier : Claire Tomada, Marie-Noël Rio et Michel Ruchon. Ils savent ce qu’est une aide désintéressée et pourquoi ils l’ont apportée.

Aragon. Un jour du monde. Chroniques de Ce soir (2e partie) 22.00€. N° 20 des Annales de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet. Editions Delga.

A lire :
-le texte de François Eychart surla mission du général Doumenc à Moscou, en août 39, également publié dans ce numéro des Annales.

-un article sur le 1er volume, avec les articles publiés en 1938 : https://lafauteadiderot.net/Aragon-Un-jour-du-monde-Chroniques?var_mode=calcul

Notes :

[1] Son discours au 3e congrès de la Ligue des Ecrivains américains, prononcé le 2 juin 1939, a été publié dans le numéro 33 (juin 2002) de Faites entrer l’infini, présenté par David A. Griffiths.

[2] Les textes d’Elsa Triolet ont été publiés dans le numéro 48 (décembre 2009) de Faites entrer l’infini, présentés par Marie-Thérèse Eychart


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