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Guerre absolue à L’Est : "Barbarossa"
Bernard Frederick a lu le dernier livre de Jean Lopez et de Lasha Otkhmezuri

« Si la politique est juste c’est-à-dire si elle atteint sa fin, son action sur la guerre exercée dans ce sens ne saurait être que favorable et dans le cas où son intervention nous éloigne du succès il faut en chercher la cause dans une fausse politique »
Clausewitz

L’histoire connaît parfois des coïncidences heureuses. Le Parlement européen a adopté le 19 septembre une résolution « sur l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe », faisant du nazisme et du communisme deux faces d’une même pièce et affirmant que le pacte germano-soviétique était la cause de la Seconde Guerre mondiale. Or, un mois auparavant, en août, a paru à Paris, un livre qui pourrait être l’antidote à la potion maléfique de Strasbourg : Barbarossa 1941. La guerre absolue. Les auteurs, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri écrivent avoir « voulu présenter une vision équilibrée des deux camps - et de leurs alliés respectifs -, passant du Kremlin à la Redoute du loup, des états-majors des Fronts à ceux des groupes armés, du NKVD aux Einsatzgruppen, des unités en marche aux usines et aux fosses d’exécutions ». Ils précisent cependant que « la vision équilibrée signifie que les adversaires ont droit à une place équivalente, non que nous les renvoyions dos à dos ». « Les morts de l’opération Barbarossa sont bien à la charge de l’Allemagne, le pays agresseur », ajoutent-ils (souligné par nous).

S’appuyant sur d’authentiques sources d’informations (archives militaires et diplomatiques, mémoires, journaux d’unités et écrits personnels, rapports, enquêtes, interviews de vétérans menés par eux-mêmes) et après 15 ans de recherches, les auteurs développent une thèse et en mettent à mal de nombreuses autres qu’elles proviennent de l’ancien adversaire (l’Allemagne), des anciens alliés, d’historiens ou de journalistes soviétiques ou même de dirigeants (Khrouchtchev).

Lopez et Otkhmezuri démontrent que la guerre contre l’Union soviétique était l’obsession de Hitler depuis les année vingt et c’est cette obsession qui a déterminé toute sa politique y compris sa haine des Juifs. Un « prélude » nous conte « le dîner de la rue Bendler », le 3 février 1933, vingt-quatre jours avant l’incendie du Reichstag qui va lui permettre d’accaparer totalement le pouvoir. Dans le salon de la baronne Maria von Hammerstein, un Hitler dithyrambique affirme que « dans un délai de six à huit ans, le marxisme aura été anéanti » et qu’alors « par les armes » le « but , l’élargissement de l’espace vital » pourra être atteint. « Ce but, précise -t- il, se situera vraisemblablement à l’Est. Là une germanisation des peuples annexés et conquis est impossible. On ne pourra germaniser que le sol » (souligné par nous). A l’Est et que le sol : c’est le programme du génocide.

Les quelques 300 premières pages de Barbarossa, sont consacrées à la marche vers la guerre. C’est ce qui fait à la fois l’originalité de cet ouvrage par rapport aux autres productions de Jean Lopez sur la guerre germano-soviétique et non pas la « somme » que d’aucun y voient mais en tout cas sans doute un livre de référence.

Lopez est en effet connu pour ses excellents travaux sur les grandes batailles de la Seconde guerre mondiale à l’Est. On lui doit notamment Koursk : Les quarante jours qui ont ruiné la Wehrmacht, (Economica, 2008) ; Stalingrad : La bataille au bord du gouffre (Economica, 2008) ; Berlin : Les offensives géantes de l’Armée Rouge, Vistule - Oder - Elbe (Economica, 2010) ; Le chaudron de Tcherkassy-Korsun : Et la bataille pour le Dniepr (Economica, 2011) ; la superbe et bouleversante Opération Bagration : La revanche de Staline (Economica, 2014) ; et, avec Lasha Otkhmezuri, Joukov : L’homme qui a vaincu Hitler (Perrin, 2013).

On retrouve dans la partie de Barbarossa consacrée à la guerre sur le terrain de Brest à Moscou, de Kiev à Leningrad, l’art, la manière et la rigueur de l’historien tandis qu’on sent , dans les 300 premières pages, plus politiques, la patte de Lasha Otkhmezuri, un ancien diplomate géorgien, docteur en histoire, d’où quelques contradictions notamment autour du personnage de Staline ou dans la façon de traiter de la répression, bien réelle, qui s’exerce sur l’Armée rouge dans les premiers mois de la guerre.

Dans l’imposante bibliographie qui clôt le livre, nous avons relevé des manques importants notamment d’auteurs anglo-saxons dont les ouvrages font autorité surtout à l’étranger, l’historiographie française, à l’exception notable d’Annie Lacroix-Riz, les ignorant totalement.

On citera notamment les travaux de l’historien américano-canadien Michael J. Carley (1939 : l’alliance de la dernière chance : une réinterprétation des origines de la Seconde Guerre mondiale Les Presses de l’Université de Montréal, 2001) ; le Britannique Geoffrey Roberts (Les guerres de Staline, Delga 2014) ou David M. Glantz et Jonathan House ( When Titans Clashed – How the Red Army Stopped Hitler, University Press of Kansas 2015) et Alexander Werth, qui, journaliste, vécut la guerre en Union soviétique (La Russie en guerre, Editions Tallandier 2010).

Des ouvrages qu’il convient de croiser avec le Barbarossa de Lopez et Otkhmezuri notamment sur ce qui conduisit l’URSS à signer le traité de non-agression avec le Reich (Carley) ; la personnalité et la politique de Staline (Roberts) ; l’art et la théorie militaire des Soviétique (Glantz) ; Werth pour son témoignage unique.

A ces auteurs, nous ajoutons volontiers, l’historienne Annie Lacroix-Riz, elle aussi absente incompréhensible la bibliographie ( De Munich à Vichy, l’assassinat de la IIIe Républiquie 1938-1940, Armand Colin 2008 ; Le Choix de la défaite, les élites française dans les années 1930, Armand Colin 206-201).

Ainsi pour Carley, « L’opposition de Chamberlain à une alliance avec les Soviétiques fut non seulement déterminante dans l’échec des négociations trilatérales de l’été 1939, mais elle constitua aussi une des causes majeures du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale (…) Pour de nombreux conservateurs britanniques et pour la droite française, la coopération avec l’URSS n’avait jamais constitué une solution acceptable. Jusqu’en 1939, le fascisme ou le nazisme, bien que peu honorables, n’incarnaient pas le mal absolu. Au contraire, le fascisme était une arme efficace contre le communisme et le socialisme, et un rempart contre l’expansion du bolchevisme au-delà des frontières de l’Union soviétique ».

Alexander Werth, tente de son côté, de boucher les « trous » laissés par la réécriture khrouchtchévienne de l’histoire soviétique, réécriture que conteste également Roberts et Glantz.

Lopez et Otkhmezuri apportent également leurs propres éclairages sur deux grandes questions qui agitent les historiens occidentaux de la guerre germano-soviétique : pourquoi Staline a-t-il ignoré les avertissements de ses services de renseignements et de diplomates avant l’attaque allemande du 22 juin 1941 ? Et Staline a – t-il sombré dans la dépression au moment de celle-ci ?

Commençons par cette légende. Roberts lui avait déjà tordu le cou. Les auteurs de Barbarossa enfoncent le clou. Certes Staline, dans les premières heures de la guerre, reste dubitatif, il croie encore une provocation possible, « il entre dans la guerre à reculons », écrivent-ils. Il atténue la portée des ordres que lui proposent les généraux, notamment Joukov, mais il est et demeurera à son poste contrairement à ce qu’alléguera Khrouchtchev en 1956, suivi par une cohorte d’historiens occidentaux. L’agenda du Vojd, dans les Archives russes, témoigne de son activité, de ses rencontres. Celles-ci, d’après nos auteurs, témoignent de sa formation bolchevique : il contacte les dirigeants régionaux du Parti, réunit le Bureau politique ; consulte les dirigeants du Komintern, Dimitrov le premier qui en témoigne dans ses Mémoires. On notera que pour un « dictateur », cela fait beaucoup de consultations même s’il est évident qu’au final c’est Staline qui impose ses vues. On rappellera également que la mobilisation des peuples de l’URSS nécessitait impérieusement que le Parti y travaille, c’était le seul ciment de la société. On peut y ajouter l’église orthodoxe que Staline mobilise d’ailleurs dès le 22 juin pour appeler à la défense de la mère patrie. Enfin le rôle du Komintern est rien moins que négligeable dans l’appel au combat des communistes de toute l’Europe et dans la recherche d’alliances.

Deuxième grande question : pourquoi Staline a-t-il ignoré les avertissements de ses agents ? Lopez et Otkhmezuri rappellent effectivement non seulement les informations dont pouvait disposer le dirigeant soviétique mais encore les indices nombreux et bien réels qui s’accumulèrent notamment dans les derniers mois.

Ils montrent, peut-être un peu moins clairement que leurs confrères anglo-saxons, la complexité du contexte politique de l’époque et comment il nourrissait les craintes de Staline, la principale étant une entente entre tous les belligérants (Anglais, Français, Italiens, Allemands et alliés) qui se retournerait contre l’URSS. L’Anschluss et Munich ; la non intervention en Espagne ; l’échec des négociations entre Londres, Paris et Moscou sur une alliance militaire contre le Reich ; les rêves d’aventure des franco-britanniques qui envisageaient au moment de la guerre soviéto-finlandaise (décembre 39-mars 40) de bombarder Bakou ! n’encourageaient que la méfiance. De plus, personne ne comprenait à Moscou cette « guerre bizarre », selon l’expression d’Ivan Maïski, l’ambassadeur soviétique à Londres, qui se déroulait – ou ne se déroulait justement pas - sans action, dans l’immobilisme le plus totale entre septembre 39 et juin 40.

Il fallait selon Staline éviter toute provocation verbale – dans la diplomatie et dans la presse – ou physique – dans les mouvements militaires à la frontière – qui eurent hâté l’attaque allemande que l’on savait de toute façon inévitable. De plus, comme c’est le cas partout et pas seulement en URSS, les « services » peuvent multiplier les dépêches, les informations sont confuses et contradictoires.

Lopez les liste :
« Si l’on analyse de près tous les rapports basés sur des informations venues des cinq agents principaux – Ramzaï/Sorge, le Corse, Starchina, Alta, l’Ariets – l’on constate qu’ils contiennent tous, à un moment ou à un autre, de fausses prédictions – qui les discréditent – ou une dose de désinformation. Le 29 décembre 1940, un câble à Golikov annonce qu’Hitler déclarera la guerre en mars 1941 (Alta, Ariets). Le 28 janvier, Alta prévoit l’attaque pour le 20 mai 1941. Le 11 mars, Sorge informe Moscou que selon l’attaché militaire allemand, la guerre contre l’URSS commencera après la conclusion de la paix avec l’Angleterre. Le 24 mars, Starchina estime à un sur deux les risques d’une attaque de l’URSS et prévient que « tous les préparatifs peuvent n’être que du bluff ». Le 14 avril, il fait savoir que le début de la guerre contre l’URSS sera précédé d’un ultimatum l’enjoignant d’adhérer au pacte tripartite. Le 24 avril, le Corse annonce que la direction du Proche-Orient est devenue prioritaire pour le Reich, et non plus celle de l’URSS. Le 30 avril, si Starchina et le Corse déclarent que la guerre contre l’URSS est définitivement décidée, ils affaiblissent leur propos en donnant 161 divisions allemandes déployées sur le front occidental. Le 9 mai, Starchina répète que la décision d’attaquer l’URSS est prise mais que les hostilités seront précédées d’une « guerre des nerfs ». Le 21 mai, Sorge câble que la guerre risque d’éclater à la fin du mois mais que « le danger peut passer ». Si, le 1er juin, il informe que la guerre commencera dans la deuxième moitié de ce mois, le 17, il transmet qu’elle sera probablement retardée jusqu’à la fin juin ».

Alors, estiment nos historiens « L’on comprend que Staline ne sache plus à quel saint se vouer ».

« S’il est aisé, expliquent-ils, de repérer des concentrations de troupes et d’enregistrer leurs mouvements, deviner l’intention qui se cache derrière semble une tâche des plus ardues. Gardons à l’esprit que nous connaissons la fin de l’histoire. Il est facile a posteriori de trier les bonnes informations et d’éliminer les autres. Staline se trouvait dans une situation plus inconfortable et historiquement assez banale, celle d’un chef assailli de milliers d’informations contradictoires, au jugement biaisé par ses propres a priori, eux-mêmes confortés par les manœuvres d’intoxication de l’adversaire. Le dictateur a-t-il été plus mauvais juge que d’autres dirigeants, mieux entourés, dotés d’officines de renseignements plus modernes que les siennes ? ».

Pour autant, la défaite de la France en juin 1940 pousse le Soviétiques à prendre la mesure du danger. Un vaste programme d’investissement dans les industries d’armement est lancé fin juin. Et si « avant août 1939, l’URSS n’avait pu positionner à l’Ouest qu’un million de soldats. En juin 1941, elle en avait trois millions » (Lacroix-Riz).

On ne peut ici aborder tous les aspects du livre de Lopez et Otkhmezuri. Leur travail s’achève sur la défaite allemande devant Moscou. Là, ils abattent un vieux mythe de l’historiographie de la Seconde guerre mondiale, surtout allemande : le « général hiver » plutôt que l’Armée rouge aurait stoppé l’avance des troupes nazis. Faux ! Les erreurs et insuffisances des Allemands et surtout l’héroïsme des troupes et de la population soviétiques ont mené Hitler à la défaite. Il était persuadé que la campagne n’allait pas excéder trois ou quatre mois. Pourtant, certains sont plus perspicaces comme le rapporte Annie Lacroix-Riz  [1] : « à Vichy, le général Paul Doyen, chef de la délégation française à la Commission allemande d’armistice, annonça le 16 juillet 1941 la mort du Blitzkrieg et donc, la défaite allemande très probable si l’incroyable résistance soviétique durait, ce que tout laissait prévoir : « Si le IIIème Reich remporte en Russie des succès stratégiques certains, le tour pris par les opérations ne répond pas néanmoins à l’idée que s’étaient faite ses dirigeants. Ceux-ci n’avaient pas prévu une résistance aussi farouche du soldat russe, un fanatisme aussi passionné de la population, une guérilla aussi épuisante sur les arrières, des pertes aussi sérieuses, un vide aussi complet devant l’envahisseur, des difficultés aussi considérables de ravitaillement et de communications […] Sans souci de sa nourriture de demain, le Russe incendie au lance-flamme ses récoltes, fait sauter ses villages, détruit son matériel roulant, sabote ses exploitations ».

Devant Moscou, l’armée allemande recule pour la première fois. Hitler ne verra jamais les tours du Kremlin.

Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Barbarossa 1941. La guerre absolue, Passés/Composés, 2019, 957 pages

A lire également sur le site :
Réflexions sur le livre « Berlin. Les offensives géantes de l’Armée rouge. Vistule, Oder, Elbe », de Jean Lopez. L’armée juste. Par Eric Le Lann
Juin 1944-juin 2019  : anniversaire et révisionnisme historique Par Alain Ruscio

Notes :

[1] Le rôle de l’URSS dans la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), https://www.historiographie.info


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