Dans La mort du procureur impérial, Frédéric Vitoux, de l’Académie française, revient avec talent sur l’affaire de l’assassinat de Fualdès, magistrat sauvagement massacré au cours de la nuit du 19 au 20 mars 1817. Passionnant et palpitant. « L’assassinat de l’ancien procureur impérial Fualdès, perpétré à Rodez, une nuit de mars 1817, ouvrit l’un des plus grands procès criminels du XIXe siècle. Usant de raccourcis aujourd’hui disparus, la justice n’en faisait alors qu’à sa tête. Trois innocents furent ainsi priés de lui abandonner les leurs. » François Jonquères (écrivain et avocat).
A cette époque, après la Révolution et le Premier Empire, la monarchie a été rétablie en 1814 après l’abdication de Napoléon 1er. Républicain, franc-maçon, athée de surcroit, Antoine Bernardin Fualdès n’avait pas la cote auprès de ceux qui tenaient les rênes du pays : « Les royalistes de retour aux commandes se soucièrent tout de même d’en parler, pour se persuader qu’il s’agissait d’un sombre conflit de rivalité entre loges maçonniques, l’affiliation de Fualdès à l’une de ces obédiences étant connue de tous », écrit Frédéric Vitoux. On comprend mieux alors que l’idée de le supprimer eût pu germer dans les têtes de certains puissants. Pour cela, il fallait trouver des coupables afin d’innocenter les véritables auteurs et/ou autres commanditaires.
Une chose est sûre, le pauvre Fualdès fut assassiné dans des conditions horribles et sauvages. On dit que les faits se seraient produits dans les bas-fonds de Rodez, dans la maison Bancal (ça ne s’invente pas !), une manière de négoce et de taverne peu recommandable ; le procureur impérial aurait été égorgé et saigné comme un cochon sur une table de cuisine, ; puis son corps fut plongé dans l’Aveyron.
Des coupables, la justice en trouva : de pauvres bougres complètement paumés, dont un garçon meunier qu’on fit venir témoigner à la barre du tribunal, à Albi (il accepta ce beau voyage lui qui n’avait jamais quitté son village) afin qu’il affirmât avoir vu les prétendus assassins transporter le corps du magistrat.
L’instruction fut totalement bâclée et orientée ; les témoins, manipulés. Parmi eux, une charmante accusatrice, Clarisse Manzon, jolie fille, « une innocente machiavélique », qui raconta tout et n’importe quoi, dénonçant, puis revenant sans cesse sur ses dires. Il fallut un double procès pour exécuter trois des pauvres bougres, faux coupables. L’affaire fit grand bruit dans toute la France et même dans l’Europe entière. La vox-populi était si friande du mystérieux drame qu’il fallut faire payer l’entrée des tribunaux tant la foule qui s’y pressait était importante.
Un homme de l’ombre fut à l’origine de la médiatisation de ce crime sordide : Henri de Latouche, écrivain, journaliste, polémiste, toujours discret dans ses actions tant dans la presse que dans l’édition. Latouche ne tarda pas à tomber sous le charme de la belle vénéneuse Clarisse qui, pendant qu’elle était emprisonnée, tenta d’écrire ses mémoires. Un opus sortit finalement mais, en fait, écrit par le même Latouche. Ce dernier se révèle un autre héros du l’ouvrage de Frédéric Vitoux car, comme le souligne l’auteur, il contribua à l’essor du romantisme, édita le poète André Chénier, conseilla George Sand, encouragea Balzac à écrire son chef-d’oeuvre Les Chouans, découvrit Marceline Desbordes-Valmore, et partagea sa passion pour le poète Chatterton. Et tout cela dans l’ombre.
La mort du procureur impérial est un livre passionnant, haletant, superbement écrit ; de la première à la dernière ligne, on est happé par cette incroyable histoire dans laquelle des personnages tantôt attachants, tantôt répugnants apparaissent comme dans un théâtre de marionnettes. Un grand texte ; un très grand texte.
La mort du procureur impérial, Frédéric Vitoux ; Grasset ; 311 p. ; 23 €.