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De magnifiques poèmes pour une terrible chute
Le conseil de lecture de Philippe Lacoche

Dans un court recueil de sublimes poèmes, Christian Laborde fait revivre ce dramatique événement du Tour de France 1971 : la chute en jaune de Luis Ocaña.

Le 12 juillet 1971, au cours de la 14e étape reliant Revel à Luchon, le Tour de France prend un tournant dramatique. Sous de violents orages et une pluie battante, les coureurs commencent la descente du col de Menté ; la route est rendue glissante à cause des conditions météorologiques. Merckx attaque ; le maillot jaune, Luis Ocaña, fait une terrible chute. Aussitôt relevé, il est percuté par Joop Zoetemelk, qui ne peut l’éviter à cause de l’état de la chaussée. Blessé, l’Espagnol reste au sol, incapable de repartir. Son abandon n’est rien d’autre que la fin de son rêve. Très marqué et peiné par l’abandon de son rival, Merckx, non sans élégance, refusera d’endosser le maillot jaune au soir de l’étape, « geste rare dans l’histoire du Tour », notent les commentateurs.

« le soleil est partout et l’ombre nulle part »

Il fallait un poète pour raconter cette épopée. C’est chose faite avec La chute de Luis Ocaña dans le col de Menté, recueil de 54 pages de poésie pure, œuvre du si talentueux Christian Laborde « (…) un poète biberonné au swing nougaresque pour nous offrir ces mots jazzés qui hissent l’aventure pédalante au rang de légende en rouge et or, le sang du champion se mêlant au jaune de sa toison lacérée », écrit Eric Fottorino dans la très belle préface qu’il donne à l’opus. « Il fallait aussi un féru de la petite reine, une encyclopédie vivante du Tour de France et de ses montées sans faux cols, pour flairer d’aussi près la grandeur et la fragilité de ces êtres uniques que sont les grimpeurs. » On ne saurait mieux dire.

Du rythme, la poésie de Christian Laborde en recèle ; un rythme inouï, un beat jazzy fulgurant qui sait se faire rock’n’roll. Pourtant, le style est simple en apparence. Et soudain, sortie du papier-asphalte, fleurit une image, une métaphore savoureuse, si juste qu’elle convoque l’émotion du lecteur. « (…) jeudi 8 juillet 1971/le soleil est partout et l’ombre nulle part/ Luis/ sur ce maigre ruban sur ce sentier de chèvres/ tu fais valser les socquettes tu enrhumes le vent/(...) », écrit la poète Laborde, page 26. C’est simple, bon et beau comme un Corbière du meilleur cru. Ses mots nous tiennent en haleine, nous rattrapent, nous dépassent jusqu’à la chute, inéluctable. C’est si bien écrit et tellement émouvant qu’on eût souhaité que cette maudite chute fût seulement celle d’une nouvelle, d’un récit, et certainement pas celle d’un cycliste espagnol si élégant et si pugnace dont le destin se brisera le 19 mai 1994 sous la puissance d’une arme à feu, désespéré qu’il était par le cancer du foie qui ne lui eût laissé que peu de chance de survie.

La chute de Luis Ocaña dans le col de Menté, Christian Laborde ; Gallimard ; 54 p. ; 10 €.


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