En 1919, les vainqueurs de la Grande guerre décident la tenue à Paris d’une Conférence internationale chargée d’établir « une paix juste et durable » destinée à régler les conflits ayant entrainé les hostilités.
Cette conférence s’ouvre à Paris le 18 janvier 1919, précédée par le travail d’une myriade d’experts - géographes, militaires, économistes, historiens, ethnologues - qui à grands coups de ciseaux et de colle, ont établie de nouvelles frontières et créé de nouveaux pays selon les intérêts des vainqueurs. En Allemagne, dans l’attente d’être convoquée pour participer aux travaux préparatoire à la Conférence, les services du gouvernement de la République de Weimar rédigent des rapports destinés à régler de futures controverses.
C’est alors que leur parvient une nouvelle incroyable : contrairement à tous les usages diplomatiques, leur pays ne participera pas aux travaux préparatoires de la Conférence. Plus précisément, une délégation y sera conviée, mais avec pour seule fonction de recevoir un texte déjà élaboré par les vainqueurs. Seules seront tolérées quelques remarques secondaires. Le ministère des affaires étrangère (Auswärtiges Amt) en demeure abasourdi : cette décision va à l’encontre de l’engagement des Etats-Unis du 5 novembre 1918 établissant que l’Allemagne devra participer de plein droit aux négociations.
Très vite, en parcourant la presse française, les futurs délégués prennent conscience des raisons de la mesure qui les frappe : la plupart des dirigeants du pays vainqueur craignent que la nouvelle Allemagne soit atteinte du virus socialiste. Ainsi, Paul Cambon, le frère de Jules Cambon , écrit-il à son fils le 11/11/1918 : « J’appréhende beaucoup pour l’avenir la constitution d’une grande fédération socialiste, qui constituerait une Allemagne encore plus unie et plus redoutable que celle de l’Empire ».
Le 17 avril 1919, une délégation allemande de 160 personnes - conseillers diplomatiques, juridiques et militaires, secrétaires, traducteurs, accompagnés de quelques journalistes et lestée de nombreuses caisses de documents, quitte Berlin dans un train spécial. A sa tête, Le comte Brockdorff-Rantzau .Diplomate de la vieille école impériale mais acquis aux réformes libérales, cet aristocrate a accepté quatre mois auparavant le poste de secrétaire d’état aux affaires étrangères dans un gouvernement social-démocrate.
Le 23 avril, les délégués allemands débarquent en gare de Versailles et prennent place dans des camions et des taxis. Dans une rue latérale au château, le convoi s’immobilise devant une grande bâtisse, l’hôtel des Réservoirs. Les malles et cartons de la délégation sont alors déversés sur les pavés de la cour, avec interdiction aux soldats de l’escorte d’aider à porter ces bagages : aux Boches de les monter dans les étages... Une fois parvenus dans les chambres, ceux-ci constatent que malgré les assurances données par le gouvernement français, les conditions de séjour ne sont pas des plus agréables. Bien qu’on ne soit qu’en avril, le chauffage a été coupé. Par les fenêtres, ils peuvent voir des palissades cernant l’hôtel surveillées par des soldats en armes. Derrière ces palissades stationne une foule de curieux pour le moins hostiles. Cette ambiance particulière les conduit à penser que leurs communications téléphoniques seront probablement écoutées et déchiffrées, leurs télégrammes interceptés, leurs chambres et bureaux bardés de micros. (et ils ne se trompent pas…) Chaque jour, on leur présentera sur un plateau un abondant courrier de lettres d’injures, hostilité qu’ils retrouvent bientôt à la lecture de la presse française. A l’exception de quelques rare publications socialistes et pacifistes, la majorité celle-ci leur est violemment hostile. Le Temps, considéré comme l’organe du Quai d’Orsay, donne le ton : dans ses colonnes, l’historien Ernest Lavisse interpelle les délégués allemands : " En vérité, votre Allemagne serait plus impériale que n’était celle de Guillaume II. Donc, je vous en prie, ne nous dites pas que vous représentez une Allemagne toute nouvelle et que vous ne voulez plus rien savoir de l’ancienne. (...) Messieurs, très pénible est votre mission en cette ville de Versailles , où Bismarck et Guillaume II, il y a un demi-siècle, triomphèrent de Napoléon et de Louis XIV. Vous allez beaucoup souffrir ". Juste prémonition.
Le 7 mai 1919 se joue au château de Versailles le grand ballet de l’humiliation. Dans l’après-midi, le Tigre descend de sa voiture, salué par les ovations d’une foule nombreuse. Le ballet des automobiles déverse ensuite ses célébrités dont Wilson puis Foch, lui aussi très acclamé. Les représentants de la délégation allemande (auxquels se sont joints pour obéir au protocole, Hermann Müller, ministre des Affaires étrangères et Johannes Bell, ministre des colonies) arrivent à leur tour, bons derniers, dans l’indifférence générale. On les a privés des honneurs militaires et les chasseurs alpins en grande tenue qui ont accueilli les autres délégations goûtent présentement aux joies de la sieste, dans les jolis parterres de fleurs où la foule a commencé de se disperser pour pique-niquer.
A l’intérieur du château, dans la somptueuse galerie des glaces, 27 délégations se pressent, tandis que quatre représentants des principales nations alliées - Clémenceau pour la France, Wilson pour les États-Unis, Lloyd George pour la Grande-Bretagne et Orlando pour l’Italie – trônent derrière un bureau. Les Allemands prennent place. Clémenceau, maitre des lieux et grand patron de ka conférence, prend la parole pour une brève allocution qui se clôt par cette phrase pour le moins curieuse dans une conférence de paix :" L’heure est venu du lourd règlement de comptes." Le texte du traité est ensuite remis aux délégués allemands sous la forme d’un fort volume de plus de 400 pages rédigé en français et en anglais, mais pas en allemand - humiliation supplémentaire malheureuse, qui se paiera très cher par la suite (certains clauses mal traduites, nous le verrons, entraineront de graves malentendus) Le Tigre reprend ensuite la parole pour préciser à la délégation allemande qu’elle ne pourra exprimer ses observations que par écrit - en français et en anglais bien entendu, on ne parle pas boche ici,.. Seules seront prises en compte les observations d’ordre pratique - autrement dit, les détails. Passé un délai de quinze jours, faute de réponse précise ou en cas de refus, les armées alliés occuperont l’Allemagne.
Brockdorff-Rantzau, très calme dans la tempête, répond longuement en usant de l’allemand, bien qu’il maîtrise parfaitement le français. " Nous ne méconnaissons pas la grandeur de notre impuissance et l’étendue de notre défaite ; nous savons que la puissance des armes allemandes est brisée, nous connaissons la puissance de la haine que nous rencontrons ici (...) Nous sommes prêts à confesser les injustices que nous avons commises. Nous ne sommes pas venus ici pour atténuer la responsabilité des hommes qui ont conduit la guerre au point de vue politique et économique et pour nier les crimes commis contre le droit des gens" Il se déclare ensuite partisan de l’application des 14 points de Wilson et exprime son amertume d’être contraint de participer en spectateur à des négociations qui ne méritent en aucune manière un tel nom. Clémenceau, qui apprécie peu ces critiques, fera aussitôt part de sa réaction à la presse : " Ce discours nous portait à tous aux nerfs, on avait envie de se lever et de lui f… son pied quelque part " Moralement, c’est déjà un geste accompli : la presse française, dans son ensemble, dénonce la " hauteur insolente" de l’intervention allemande.
La séance levée, la délégation allemande regagne son hôtel où le soir-même, elle entreprend d’étudier le texte du traité puis transmet ses notes à Berlin au son du piano de l’hôtel ou d’un gramophone - ils sont toujours écoutés. Les badauds massés à l’extérieur en déduiront que " les boches font la fête".
Les articles du traité sont durs et contraignants. L’Allemagne, outre qu’elle perd près de 13% de son territoire et ses colonies, 10% de sa population, devra livrer une grande quantité de matières premières et son commerce extérieur sera paralysé par la confiscation de sa flotte marchande et de nombreuses mesures restrictive sur ses marchés internationaux. Son armée sera remplacée par une milice, (la Reichwehr), tandis que des troupes Alliées stationneront sur son sol pendant un certain nombre d’années. Elle doit aussi livrer au jugement son empereur enfui à l’étranger et ses principaux chefs militaires.
Mais toute l’attention de la délégation se porte sur un article, le n°231. Celui stipule que l’Allemagne et ses alliés doivent accepter la responsabilité entière d’avoir causé la guerre et tous les dommages qui en ont résulté. Outre que c’est sur sa base juridique que l’article suivant , le n°132, fixera les énormes réparations financières imposées (la somme colossale de 132 milliards de marks-or ) cet article entraine, à la suite d’une faute de traduction qui en accentue la portée, un profond sentiment d’injustice dans la délégation, qui y voit une condamnation morale et un verdict de culpabilité. Baptisé par la majorité de l’opinion publique "mensonge de la culpabilité de guerre" ((Kriegsschuldlüge), il alimentera une haine tenace à l’égard des vainqueurs.
Lorsque le gouvernement allemand prend connaissance de la synthèse du texte réalisée par sa délégation, il considère qu’on ne lui propose pas un traité mais un diktat, c’est-à-dire un texte imposé – terme qui sera désormais utilisé en Allemagne pour désigner le traité. Il considère qu’il ne peut l’accepter et fait part de ses réticences. La presse française s’impatiente puis se déchaîne contre ce pays vaincu qui regimbe. Clémenceau menace " Si l’Allemagne refuse, je suis en faveur d’une frappe militaire vigoureuse qui l’obligera à signer. " Foch donne aussitôt des ordres : 42 divisions se préparent à passer la frontière. Le 16 juin 1919, les vainqueurs lancent un ultimatum : Berlin a une semaine pour signer.
Dans les jours qui suivent, la délégation allemande décide de quitter Paris en signe de protestation. Brockdorff-Rantzau les a précédés le 12 juin. Il se consacrera désormais au rapprochement de son pays de la Russie, avec laquelle il signera le traité de Rapallo. On lui attribue ces paroles sur son lit de mort en 1928 : " Je ne meurs pas. Je suis mort à Versailles".
Au moment du départ, quand les délégués allemands prennent place dans leurs voitures, la foule hostile qui entoure l’hôtel des Réservoirs entreprend à les huer et les siffler. Une pierre assomme l’une des secrétaires, Greta Dornbluth. Les autorités françaises ne réagissent pas. Plus tard, le gouvernement français fera parvenir une indemnité à la jeune femme victime d’une incapacité de travail. C’est sur ce geste symbolique que se termine la comédie versaillaise.
Le 28 juin 1919, la République de Weimar signe le « traité de la honte », que ses gouvernements successifs s’emploieront à combattre par la politique dite « révisionniste ». Faisant passe beaucoup d’Allemands du ressentiment à la haine et au désir de vengeance. Il alimentera la légende du « coup de poignard dans le dos »( Dolchstoßlegende ) tenant pour responsables du malheur national les socialistes et les Juifs, surnommés « criminels de novembre ».( Novemberverbrecher) Un puissant sentiment de revanche animera la vie politique allemande pour croitre et embellir sous la direction du parti nazi qui saura en faire usage pour s’emparer du pouvoir.
Sources principales
Renouvin(Pierre) Le Traité de Versailles. Paris : Flammarion, 1969.
Soutou (Georges-Henri) L’Or et le Sang : Les buts de guerre économiques de la Première Guerre mondiale. Paris : Fayard, 1989.
Marks(Sally) The Myths of Reparations .Central European History, vol. 11, n° 3, 1978, p. 231-255.
Stevenson( David) French War Aims and the American Challenge, 1914-1918 . The Historical Journal, vol. 22, n° 4, 1979, p. 877-894.
Sharp(Alan) The Versailles Settlement : The Start of World War Two ?
History Review, n° 50, 2004, p. 10-15.