La mise en œuvre de l’Intelligence Artificielle envahit tout. Certain comme Bill Gates en viennent à rêver qu’il n’y aura plus que trois professions dans un proche avenir (soins, énergie et biologie). Est-ce une perspective de mieux être, de fin de la servitude d’un travail parfois abrutissant ? Une possibilité nouvelle de développement de l’espèce humaine se profile-t-elle à l’horizon ?
Je ne serai pas de ceux qui condamnent l’IA au même titre que certains condamnaient les nouveaux métiers à tisser ou les ordinateurs. Tout progrès technique doit servir à la libération des énergies humaines à mettre fin à un asservissement épouvantable. Oui, les robots peuvent aider, remplacer le geste de l’homme, parfois avec plus d’efficacité. Mais la question immédiatement corrélative est celle du temps de travail, revendiqué aujourd’hui à 32 heures et pouvant encore diminuer, celle de la répartition des richesses, créer pour satisfaire aux besoins des hommes et de la planète et profiter du temps mis à disposition pour développer le savoir, les connaissances de toute l’espèce humaine.
L’IA est une possibilité infinie de nouveautés et peut déboucher sur des horizons inconnus. L’IA en tout état de cause et à aujourd’hui n’est déjà que l’accumulation du savoir humain qui avec des ordinateurs d’une puissance phénoménale permet de résoudre des difficultés insurmontables auparavant. Mais dans le capitalisme en crise, l’IA peut être un risque terrible si aucune régulation ni aucun encadrement n’est mis en place mondialement.
Disons-le tout net : sans garde-fou l’IA peut être dangereuse. La manière la plus évidente d’en mesurer la dangerosité est la question de son application dans l’armement militaire. Des armes intelligentes peuvent-elles décider de tuer des hommes ? C’est-à-dire des machines déshumanisées ont-elles droit de vie et de mort sur leur concepteur ? N’ergotons pas, ces machines existent déjà !
Il est grand temps de mettre un coup d’arrêt à ces monstruosités. Le capital, arrivé à un stade de concentration et de folie, n’hésite plus à tenter de se débarrasser de la main d’œuvre humaine, de la conscience humaine pour tenter de maintenir sa domination. Ainsi demain, une machine équipée d’autonomie décisionnelle peut tuer un individu doté de pensées, de concepts, de sentiments. L’armée israélienne en a fait une utilisation importante à Gaza. En Ukraine ces outils serviraient. Un homme qui en tue un autre sans ordre ni instruction ou par défense individuelle peut être déféré devant un tribunal qui décidera de la peine à appliquer au meurtrier. Demain, si une telle machine tue un être humain, quelle sera la sanction ? Quelle sera la punition infligée au robot et qu’en pensera la machine ? Rien, la sanction n’aura pas d’effet sur sa conscience puisqu’elle n’en a pas.
Il y a un an (11 et 12 février 2025), Macron organisait un sommet sur l’IA. Il a fait de grandes envolées comme à sa coutume puis a annoncé débloquer 109 milliards (tiens on trouve de l’argent) pour lancer en France des centres de recherche sur l’IA. Curieusement la moitié de cette somme a été déjà captée par des fonds émirati (MGX) et des fonds canadiens (Broofield). Cela augure mal de l’indépendance française à cet égard. Et Macron avançait que trop d’encadrement réglementaire freinait l’innovation. Or c’est justement la faiblesse de cet encadrement et son opacité qui pose toute la question de l’utilisation forcenée de l’IA où l’homme est asservi à une machine qui impose ses propres règles.
Mais tant que le capital tire des profits colossaux de ces ordinateurs dotés d’une intelligence matricielle, posons-nous la question de ce que fait le capital de l’intelligence humaine.
On se gausse parfois qu’aux États-Unis, l’enseignement de la philosophie n’existe quasiment pas. Mais en y regardant de plus près, en Europe cet enseignement est déjà optionnel dans une quinzaine de pays dont l’Angleterre et l’Allemagne (c’est une tendance car cela dépend des 16 landers). Si la philosophe est une réflexion sur ce que nous sommes, ce que nous voulons devenir, on comprend bien que cela puisse poser question aux tenants de pays où la religion est d’état, où cette forme de pensée est jugée secondaire, où la réflexion est balisée dans le cadre de la valorisation du capital. En fait, la tentative de détruire toute tentative d’esprit critique est en marche, or l’esprit critique consiste d’abord à se dégager des idées toutes faites. Et au nombre des outils d’apprentissage de l’indépendance de l’esprit figurent aussi les mathématiques. Gardons-nous de faire cocorico puisqu’un enseignement approfondi est encore d’actualité en France, car depuis 2019 la France a voulu rendre optionnelles les mathématiques ! Ainsi à l’heure du tout numérique, de l’ordinateur roi, du téléphone portable obligatoire, que penser de cette situation ? Serions-nous confrontés à une tentative d’anéantissement de l’intelligence humaine ?
Je suis étonné lorsque je regarde le public dans les transports en commun. Un nombre considérable de personnes utilise le téléphone portable pour jouer et non téléphoner. Des jeux qui prennent tant l’attention qu’une forme d’addiction se met en place et la personne en devient très dépendante. On parle beaucoup également de ces entreprises qui véhiculent des petits films de quelques secondes sensés provoquer l’hilarité et la bonne humeur. Ces séquences sont envoyées d’un téléphone à l’autre, et elles sont des millions ! D’ailleurs une intelligence artificielle a déjà présélectionné vos goûts et penchants afin de définir le contenu même de ce qui vous sera adressé. Mais quels sont les contenus ? On peut se poser la question. Est-ce un outil de développement de l’intelligence humaine ou un moyen de son effacement ? Bien des contenus tels ceux avec les images pornographiques, ou pédopornographiques, générées par la fameuse intelligence artificielle ne servent qu’à abaisser la conscience humaine dans la veulerie et le crime. D’autres contenus peuvent prévaloir car il s’agit d’un outil facile et à disposition universelle. Élevons le contenu de l’information, de sa documentation, offrons des loisirs qui enrichissent l’esprit et le fléau du téléphone portable retrouve des lettres de noblesse. C’est donc bien à un problème de contenu que nous sommes confrontés.
Le capital fait flèche de tout bois ! Il met en œuvre la conception romaine d’offrir du pain et des jeux dans les arènes pour anesthésier la population. Sans attendre l’Intelligence artificielle, le capital crée des organisations rétrogrades et réactionnaires pour affaiblir l’esprit humain. En France, le Puy du fou est l’emblème réactionnaire d’une réécriture de l’histoire. Les Vendéens auraient subi un génocide avec la Révolution française, la France fait face à des invasions non chrétiennes menaçant son identité, comme si avant la chrétienté, religion importée, il n’existait rien. Le Puy du fou est actuellement copié avec des versions nationalistes dans beaucoup de pays. Le directeur, Philippe de Villiers, ne cache d’ailleurs pas mener un combat culturel, en fait une réécriture de l’histoire.
Depuis l’aube de l’humanité, grâce aux tous petits pas de la révolution discrète que fut l’éclatement du silex, chaque conquête scientifique et technique est l’expression moderne de toutes les aspirations au bonheur, à la vérité, à la fraternité. C’est cela qui hante la conscience des hommes et que les tenants d’un ordre mal établi veulent détruire à tout jamais. Si l’on estime que la science est la fille de l’homme pour dominer en partie la nature alors on peut affirmer que casser les outils de prévisions, de détections et de domination des forces naturelles est criminel. De même, les politiques de d’affaiblissement des contenus pédagogiques des écoles est aussi scandaleux ! Au titre de la faiblesse budgétaire, les personnels sont portion congrue, les encadrants sous-formés, les livres pédagogiques confiés à des maisons d’éditions sous domination du capital voire de son extrême, les suppôts d’un ordre noir.
La pensée, l’intelligence humaine doivent être libérées de tout carcan. Aidons l’intelligence à s’emparer de tout, pour déployer toutes ses capacités. Le capitalisme ne peut admettre la moindre remise en cause, non qu’elles lui seraient désagréables mais parce qu’elles sont potentiellement mortelles pour lui. Il est urgent pour les forces de domination capitalistes de briser toute déviation à sa forme de pensée. Car le capital en proie à une crise sans fin est en grave difficulté. Des menaces sur son développement existent et l’inquiètent. Il n’a plus le choix, il lui faut s’engouffrer dans la moindre brèche pour exercer le maintien de sa domination. On le voit avec ce qui peut paraitre comme insensé avec la politique des États-Unis. Lorsque des Musk, cet avatar fascisant d’un ancien État où l’apartheid a exercé sans partage sa domination sur un peuple étouffé, envisagent la fin des États, ce n’est pas une lubie, c’est une exigence. L’État doit disparaitre dans une des phases du capitalisme à bout de recettes de maintien de sa domination. Une des tentatives en cours ce sont les attaques contre les monnaies nationales. Les États battent monnaie, c’est une de leur première affirmation historique. Mais l’invention du Bitcoin n’est pas neutre. Une monnaie issue du Capital lui-même au-dessus des État, sans contrepartie par exemple en référence à l’or. L’attaque est donc en cours et elle est terrible. La fin de l’État, c’est la population laissée à son propre destin, sans école, sans médecine, sans structures sociales, sans développement. C’est un monde où l’oligarchie peut s’adjuger des iles, des villes entières, des territoires où elle s’administrera seule. Le reste du monde étant exclu de tout.
Pour les gens du dehors de ces paradis, ce sera le monde de la débrouillardise, du combat de ceux qui ont les moyens contre ceux qui n’ont rien. Le capital s’intéressait-il de l’avenir de gens qui ne lui servent à rien ? A quoi bon les aider à vivre ? Voilà le rêve des milliardaires persuadés que leur fortune les mettra à l’abri de tout, au besoin migrer vers la planète Mars où la contestation n’est pas prête de s’établir.
La loi du profit a toujours pesé sur les savants et sur la connaissance. Aujourd’hui maintenir une recherche fondamentale, des universités, ne fait qu’entraver le capitalisme. Partout, il faut restaurer les marges et faire des économies. Ainsi, l’importance réelle des crédits destinés à la science, au développement, à l’essor des hommes est définitivement déterminée par les fraudeurs du fisc, par les exportateurs de capitaux, par les délocalisateurs d’industries, par les spéculateurs, par ceux à qui l’indigence de l’état fournit l’occasion de placements avantageux et de pressions politiques efficaces. Voilà ce qui subordonne l’esprit à la matière !
Parce que la spéculation permet de gagner en quelques secondes ce qu’un chercheur ne gagnera pas au bout de sa vie, même récompensée d’un prix Nobel ! L’intelligence artificielle peut permettre au capitalisme de se débarrasser de toutes les puissantes technologies de recherche qui débordent la forme dépassée de la propriété. Alors mesurons cela, le capitalisme veut arrêter la marche en avant de la science ! Sauf dans un domaine ! Le seul domaine qui échappe à ce blocage scientifique est le domaine de l’industrie de la mort !
C’est pour cela que l’obscurantisme a de beaux jours devant lui.
Contre cela, il faut briser les carcans qui étouffent l’intelligence humaine en supprimant les restrictions à l’enseignement, à la culture. A l’heure où certains entendent rouvrir les maisons closes sous prétexte de lutte contre le crime, il est temps de dire stop. Non la pornographie n’est pas un art, elle est immorale et représente l’expression achevée des rapports d’exploitation du capitalisme.
Face au mensonge érigé en vérité, notamment par les tenants d’une droite fascisante à la tête de leur pays, l’intelligence humaine suffit à démontrer les turpitudes de ces arguments établis sur le sable d’une pensée fumeuse. On ne doit pas accepter que le patriotisme de certains soit rabaissé à l’utilisation du faux. Non Goebbels ne doit pas faire de petits. Le faux n’est pas un principe, il est là pour condamner l’intelligence humaine si elle ne se rebiffe pas.
Antonio Gramsci nous rappelait cette exigence :
« Instruisez-vous, parce que nous aurons besoin de toute votre intelligence.
Agitez-vous, parce que nous aurons besoin de tout votre enthousiasme.
Organisez-vous, parce que nous aurons besoin de toute votre force. » [1]
C’est la mission des femmes et hommes de l’art, des scientifiques, des chercheurs, des techniciens, des écrivains, des hommes de théâtre, de cinéma, de la sculpture, de la danse, de la peinture, de l’enseignement, des médecins, des soignants de dire stop. Stop à la casse, stop à l’individualisme, stop aux budgets de morts. Oui à la vie, oui à l’épanouissement, oui à la liberté, oui à la culture et à l’enseignement qui sont des outils de bien-être social. Oui à ces professions bâtisseuses de vie, car elles s’appuient sur l’intelligence humaine individuelle et collective.
28 janvier 2026
[1] Antonio Gramsci, L’Ordine Nuovo, 1er mai 1919