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« La mort est sans scrupule ». La mort ou certains assassins ?
La préface de Georges Doussin au roman "La mort est sans scrupule".

Lorsque j’ai lu et relu cette première œuvre de Philippe Pivion, j’ai pensé à la façon dont, quelquefois, ma mère et ses amies montaient certains de leurs ouvrages de tricot : à quatre aiguilles. Elles commençaient par une aiguille. Le rang terminé, elles prenaient la deuxième, puis la troisième, puis la quatrième. Lorsqu’elles avaient fait les quatre rangs qui se rejoignaient, elles revenaient à la première aiguille. Et, rang après rang, elles finissaient l’ouvrage, qui avait toujours la forme ronde d’une chaussette ou d’un bonnet. Philippe a utilisé la même logique. Se tricotent, en effet quatre périodes essentielles, quatre moments tragiques de l’Histoire du vingtième siècle : la première guerre mondiale (1914/1918), la crise de 1929 nourrissant la montée des fascismes, l’invasion nazie de mai 1940 et l’occupation, la Libération et la victoire du 8 mai 1945. Tous les personnages vivent, subissent et agissent dans ce demi siècle, au milieu d’évènements qui les enferment et où ils agitent, victimes ou coupables, dans le prisme qui enserre la vie. L’histoire de ces trente années marque encore une grande partie des hommes qui les ont vécues ou qui ont entendu leurs parents, leurs grands parents y faire allusion en transmettant leur mémoire. Les circonstances étaient souvent violentes, tragiques mêmes. Mais ne nous y trompons pas, l’histoire de Jeannette, de Raymond, de Flore, de Charles, de Lorelei et de Lazare, est celle des femmes et des hommes de toutes les sociétés humaines, de tous les temps. Parce que, hier, aujourd’hui et demain, la question est restée et restera posée : celle du choix entre l’intérêt égoïste et la lutte pour la défense des valeurs humanistes nécessaires à la sauvegarde de la dignité humaine dans une société en perpétuel bouillonnement. L’histoire des sociétés humaines, c’est bien l’histoire du perpétuel combat entre ceux qui ont choisi la recherche permanente de leurs intérêts au détriment des plus faibles et ceux qui participent loyalement, solidairement, à la survie et au développement des groupes humains dont ils sont membres.

Pris par les pages « historiques » décrivant les situations tragiques des combats de 14/18, me revenaient en mémoire les pages du « Feu » de Barbusse. Mais je pensais aussi à « Week-end à Zuydcoote » de Robert Merle, en lisant les pages consacrées à juin 1940. Et le lecteur vivra toutes les souffrances des combattants trahis par les responsables de la drôle de guerre. Il vivra aussi le sort dramatique des juifs traqués et massacrés.

Les protagonistes du roman ne sont pas des types de personnage spécifiques à leur seule époque de vie. Ils sont des types de personnage tels qu’on peut les trouver dans toute l’histoire de l’humanité : ceux qui subissent ; ceux qui tirent leur épingle du jeu en choisissant leur seul intérêt personnel, en sacrifiant les autres s’il le faut, et qui peuvent devenir des monstres d’inhumanité ; et ceux qui résistent, mus par la volonté de sauvegarder leur dignité humaine, disponibles pour participer à la survie et au progrès de la société dont ils sont membres solidaires. Mais ces choix ne sont pas linéaires. Ils sont en permanence confrontés aux contradictions de leur propre nature humaine. Ce combat permanent est celui qu’on retrouve dans tous les grands auteurs humanistes dont le nom de Victor Hugo et de Gorki, de Guy de Maupassant et de Cervantès sont les premiers à ma venir à l’esprit. Certes, les héros de Philippe Pivion s’agitent dans le tunnel des évènements tragiques, bousculés par les drames des guerres militaires et civiles, mais ils ont la liberté d’obéir à la fatalité ou de défendre leur « cheval d’orgueil », ce cheval breton qui reste la propriété de chacun, même lorsque rien ne lui appartient ou ne lui reste plus.

Enfin, je voudrais souligner que les démons, coupables du fascisme, de la guerre, de la xénophobie et du racisme, ne sont pas non plus des phénomènes spécifiques à cette période : les guerres coloniales, le terrorisme (tous les terrorismes, y compris les terrorismes d’Etat) ont engendré et engendrent encore les mêmes actes de sauvagerie, d’inhumanité. On doit encore s’indigner des horreurs perpétrées par les nazis, et les policiers, les miliciens de Pétain au nom des mêmes valeurs humanistes, mais il faut condamner les mêmes actes de mort perpétrés durant la guerre d’Indochine, la guerre d’Algérie (150 Oradour-sur-Glane à l’actif de l’armée française pendant la guerre d’Algérie), durant la guerre des Balkans ou du Moyen Orient.

Toutes les guerres ont inhumaines parce qu’elles amènent les hommes jetés dans les combats à oublier que chaque ennemi est un homme, qu’il n’est pas qu’un chiffre à prendre en compte dans les statistiques. Comment peut-on parler des efforts à faire pour assurer la survie de l’humanité et, en, même temps, sacrifier sans états d’âme une partie de cette humanité ?

Les guerres économiques ou militaires, sont un déni absolu de la nécessaire solidarité entre tous les êtres humains pour la survie de l’humanité et elles supposent, toutes, le mépris des autres hommes, les plus faibles, les plus exploités.

Les couleurs des pages de La mort est sans scrupule sont souvent grises ou noires. Il est vrai que la période dans laquelle vivent les personnages ne prête guère aux couleurs tendres de l’aurore. Seules dans la nuit des bombardements, des exodes, des camps et des prisons, luisent, de temps en tempos, les lueurs entretenues par ceux qui luttent encore et ne désespèrent jamais. Ce sont-elles qui donnent encore de l’espérance de vie et de liberté, rejoignant en cela le souffle et la flamme de Barbusse qui terminait le Feu par ces lignes qui nourrissent encore notre optimisme et notre foi dans la capacité des hommes, dans l’avenir solidaire de toute l’humanité. « Et tandis que nous nous apprêtons à rejoindre les autres, pour recommencer la guerre, le ciel noir, bouché d’orage, s’ouvre doucement au dessus de nos têtes. Entre deux masses de nuées ténébreuses, un éclair tranquille en sort, et cette ligne de lumière si resserrée, si endeuillée, si pauvre, qu’elle a l’air pesante, apporte tout de même la preuve que le soleil existe. »

Robion, le 30 juillet 2009.

Georges Doussin est président de l’ARAC.

La mort est sans scrupules, Philippe Pivion, éditions du Losange. 20 euros


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