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Le film à voir : salariés sans frontières
Par Lucien Wasselin

On se souvient sans doute des Nouveaux Chiens de garde, le film de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat qui réglait son compte à la propagande selon laquelle la presse, sous toutes ses formes, était un contre-pouvoir. Il montrait qu’une très grande partie de la presse écrite, la plupart des stations de radio et des chaînes de télévision appartiennent à des groupes industriels ou financiers liés au pouvoir et que l’indépendance des journalistes n’était qu’une billevesée ou un attrape-gogo… Gilles Balbastre a réalisé, à la demande de France 5, un autre film qu’il faut absolument voir, Salariés sans frontières, qui après avoir été tenu sous le boisseau pendant 18 mois par le commanditaire, a enfin été montré le jeudi 16 janvier 2014, à une heure de grande écoute : 00h 10mn… Il ne fait pas de doute que France 5 (une chaîne du service public) ait ainsi voulu "favoriser" sa diffusion auprès du plus grand nombre… Gilles Balbastre, dans le courriel qui circule depuis le lundi 13 janvier note, non sans humour, que la démocratie est ainsi préservée ! Diffusion au rabais donc, d’autant plus que ce film n’a bénéficié d’aucune promotion de presse de la part du commanditaire.

Pratiquement la moitié du PIB du Luxembourg provient de ses activités financières : actuellement, ce pays est la place financière la plus importante d’Europe sur le marché des fonds d’investissement. Le secret bancaire y est garanti et la réglementation du pays propose divers régimes fiscaux particulièrement avantageux à diverses sociétés. Mais Belges, Allemands et Français (les travailleurs frontaliers) génèrent une partie importante de ce PIB. C’est à ces salariés sans frontières que s’intéresse Gilles Balbastre.

Les mutations du capitalisme, avec son processus de désindustrialisation de l’ancienne région sidérurgique européenne, ont entraîné une financiarisation de l’activité économique du pays : le capitalisme financier a remplacé le capitalisme industriel. La construction européenne est au service de cette évolution du capitalisme puisqu’il n’y a pas d’unification des réglementations et des droits nationaux : le Luxembourg exploite habilement cette situation, son droit du travail et sa réglementation fiscale attirent les entreprises qui s’installent à l’intérieur de ses frontières. Mieux ces entreprises externalisent un certain nombre de leurs activités secondaires (le nettoyage des locaux, la restauration de leurs employés…) pour se concentrer sur leur raison d’être : le profit. D’où le développement de sociétés de services qui sont à la recherche de contrats (dont la durée est de plus en plus courte afin de les mettre en concurrence permanente) et qui attirent les chômeurs des trois pays précédemment cités qui ont vu leurs industries supprimées… Une nouvelle classe ouvrière est née, qui n’a pas les mêmes habitudes de lutte et de solidarité que l’ancienne, des salariés taillables et corvéables à merci, prêts à accepter n’importe quelles conditions de travail et qui méconnaissent les quelques droits que la législation luxembourgeoise leur accorde… C’est ainsi que le Luxembourg est devenu le laboratoire où s’expérimente en grandeur réelle l’exploitation des travailleurs. Les conditions de travail des salariés sont de plus en plus dures : flexibilité, horaires impossibles (je pense en particulier à cette femme de ménage - pardon, à cette technicienne de surface ! - [la lutte des classes existe aussi dans les mots…] qui avoue rentrer chez elle à 23 heures parfois même à 24 heures !), réduction des effectifs… C’est ce que dit le documentaire de Gilles Balbastre.

L’habileté du cinéaste est de ne pas dénoncer de manière lyrique ou enflammée cette nouvelle exploitation de l’homme par l’homme. Mais d’en faire parler les différents acteurs : salariés frontaliers, petits chefs (car la hiérarchie est pesante dans ces société de service), cadres. Curieusement les dirigeants des sociétés financières et les politiciens de premier rang, à l’origine de cette nouvelle organisation du travail, brillent par leur absence ! Et pour cause ! De ce montage naît le portrait d’une nouvelle classe ouvrière, atomisée et jetable, en même temps que celui des sous-fifres (des sociétés de service) qui jouent le jeu de ce nouveau capitalisme plus ou moins ouvertement, le plus souvent sans vergogne. Quelques images restent dans les esprits : ainsi celle de cette responsable du service propreté qui justifie l’exploitation d’une salariée par des arguments d’un humanisme glaireux (sortir de chez elle, rencontrer d’autres personnes, etc). Ainsi ce directeur qui n’hésite pas à affirmer que les meilleurs salariés sont ceux qui véhiculent les valeurs de l’entreprise. Ainsi cet autre qui, à peine gêné, démonte le mécanisme de mise en concurrence des salariés et des sociétés de service et celui de pression sur les délais et les coûts organisé par les sociétés financières qui en veulent toujours plus au moindre coût. Ainsi, c’est tout un tissu social qui est détruit, affirme un ancien militant. Mais la situation reste fragile dit à sa façon un syndicaliste luxembourgeois : si le Luxembourg est enrhumé, c’est toute la Lorraine qui souffre d’une pneumonie… Et je pense alors à ce milliardaire étasunien qui déclarait, il y a quelques années, que la lutte des classes existait bel et bien mais que c’était sa classe, celle des riches, qui l’avait gagnée… Pour combien de temps ? La musique et les paroles, de Dick Annegarn, auteur-compositeur-interprète de talent, viennent souligner de façon décalée (et sans redondance) ce qu’affirment les séquences…

Faut-il que les maîtres du moment s’affolent devant la vérité qu’ils ne veulent pas entendre ! Faut-il que les directeurs de chaînes soient aux ordres pour programmer aussi tardivement ce film ! Faut-il s’étonner encore que la télévision se vautre dans le divertissement anodin, préférant ainsi faillir à sa mission d’information ? Alors si l’on peut regretter l’heure à laquelle ce film a pu être vu à la télévision, il n’en reste pas moins que Salariés sans frontières est l’honneur d’une production qui en manque singulièrement par les temps qui courent, préférant l’asservissement et les sous ! Mais pour tous ceux qui ont pu le voir, ce film montre les méfaits d’une certaine politique, il montre crûment à quoi sont condamnés les travailleurs d’ici et d’ailleurs dès lors qu’ils sont sacrifiés sur l’autel du profit… Si le titre Les Nouveaux chiens de garde renvoyait au livre de Paul Nizan, Les Chiens de garde, celui du film, Salariés sans frontières, renvoie à ce vieux mot d’ordre, on ne peut plus actuel : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

Salariés sans frontières ; un documentaire de Gilles Balbastre, durée : environ 50 minutes. Apparemment, on peut revoir ce film sur le site suivant :
www.youtube.com/watch?v=7Itv-PRjhTO
Jusqu’à quand ?


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