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Les effets sociaux de la digitalisation et de la privation des données collectées
Impasses numériques, un livre signalé par Didier Epsztajn sur le site Entre les lignes, entre les mots

« La production, le développement et la diffusion des technologies numériques suscitent des inquiétudes – politiques, économiques, environnementales – de plus en plus largement débattues. Leurs conséquences sur les rapports Nord-Sud sont toutefois encore trop souvent ignorées. Elles risquent pourtant de creuser les inégalités, tout en créant de nouvelles formes de dépendance et d’exploitation. » Dans son éditorial, Nouveaux enjeux Nord-Sud dans l’économie numérique, editorial-de-cedric-leterme-nouveaux-enjeux-nord-sud-dans-leconomie-numerique/, publié avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Cédric Leterme revient sur l’éclatement de la « bulle Internet » en 2001, un « modèle d’extraction et d’exploitation systématique des « données » », la crise économique et financière de 2008, les « plateformes collaboratives », l’« uberisation », la généralisation des smartphones (le terme ordiphone utilisé au Québec me semble plus adéquat), les algorithmes, la spéculation sur la profitabilité future de certaines entreprises…

Les « données numériques » et leur exploitation sont au cœur d’un modèle industriel, « ces entreprises particulières sont à la fois des intermédiaires et l’architecture même des échanges qu’elles rendent possibles, avec à la clé l’accès aux fameuses données et à la possibilité de les valoriser ». Le marché des recherches en ligne ou des réseaux sociaux est déjà très concentré, voire en situation de monopole, la concentration économique se double d’une concentration géographique (Etats-Unis et Chine).

L’éditorialiste souligne, entre autres, le creusement des inégalités Nord-Sud (en terme d’accès à l’internet, de numérisation, d’accès et de maitrise des technologies), les nouvelles sources de dépendances, la localisation au Sud des étapes les moins rémunératrices du cycle de production numérique, les nouvelles formes de colonisation et d’exploitation, l’illusoire immatérialité. Il cite Sibo Chen à propos du processus de production des TIC : « (1) l’extraction des minéraux, (2) la fabrication et l’assemblage des TIC, (3) le génie logiciel, (4) les centres d’appels et autres services, (5) le travail numérique des « prosommateurs » et (6) le désassemblage des TIC et des appareils électroniques grand public obsolètes » aucun il convient d’ajouter l’usage immodérée d’électricité…

Cédric Leterme interroge les réactions des Etats, la surveillance de masse grâce aux technologies numériques et leurs usages en terme de contrôle ou de répression, les liens entre les entreprises et les projets sécuritaires, « … la facilité avec laquelle ces mêmes entreprises mettent aussi leur technologie au service de projets sécuritaires, et surtout l’intérêt qu’elles tirent d’une utilisation massive de leurs technologies, peu importent les finalités ». Il poursuit avec le Manifeste pour une justice numérique, la défense des principes aussi radicaux que nécessaires « comme l’idée que les « données » (et les informations qui en découlent) devraient être considérées comme des extensions des individus ou des collectivités dont elles émanent (ce qui signifie qu’elles leur appartiennent, et à eux seuls, et non pas au premier qui les récolte, comme c’est le cas actuellement) ou encore que les infrastructures numériques fondamentales devraient être gouvernées comme des services d’utilité publique, ce qui inclut « les plateformes informatiques, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les services de courriel, les systèmes de sécurité de base, les services de paiement et les plateformes de commerce électronique ». L’autodétermination des populations passe aussi par la maitrise de l’ensemble de la chaine « numérique », ce qui – pour moi – ne saurait se confondre avec la « souveraineté » étatique dans ce domaine comme dans d’autres…

Une remarque. Il me semble dangereux de confondre des projections statistiques avec des prédictions. Les rapports sociaux sont traversés de contradictions, aucune des contraintes créées n’est indépassable, l’avenir ne peut être réduit à des mécanismes « déterministes mesquins ». Les événements historiques dont les soulèvements et les révolutions montrent l’inanité des projections linéaires d’un futur ressemblant au présent. Il faut bien évidement analyser les contraintes économiques et sociales des nouveaux développements « technologiques », les risques possibles – et déjà présents – pour les organisations sociales et les individus en terme de démocratie ou de liberté. N’acceptons cependant pas de parler d’intelligence artificielle (IA) pour des capacités de calcul ou d’« apprentissage automatisé ». Derrière les machines il y a encore et toujours des êtres humains en relation, même s’ils sont dépossédés de la maitrise des rapports sociaux…

Sommaire
Ordre numérique mondial
Renata Ávila Pinto : La souveraineté à l’épreuve du colonialisme numérique
Parminder Jeet Singh : Bras de fer Etats-Unis-Chine : nécessité d’un non-alignement numérique
Sociétés de contrôle
Claudio Altenhain : De New York à São Paulo : « tropicalisation » de la surveillance numérique
Iginio Gagliardone : La Chine modèle-t-elle les sociétés de l’information africaines à son image ? Développement
Anita Gurumurthy, Deepti Bharthur : Ce que les acteurs du développement doivent savoir sur l’e-commerce
Julia Verne, Julian Stenmanns, Stefan Ouma : La connectivité, condition du développement pour l’Afrique ?
Agriculture / Environnement
Pat Mooney : Numérisation, pouvoir des entreprises et concentration de la chaîne alimentaire
Sibo Chen : « Immatérielle », l’expansion mondiale des TIC ? Genre
Anita Gurumurthy, Cecilia Alemany Billorou, Nandini Chami : L’égalité des genres dans l’économie numérique
Dorothea Kleine, Hannah McCarrick : Inclusion numérique, entrepreneuriat féminin et sujets néolibéraux
Travail
Alison Gillwald, Aude Schoentgen, Mothobi Onkokame : Microtravail en _ Afrique : un levier de développement ?
Felipe Calvão, Kaveri Thara : Avenirs et enjeux de l’automatisation et du travail numérique en Inde

Je choisis de n’aborder que quelques articles.

Les entreprises géants du web créent de « nouvelle dépendances », leurs produits semblent indispensables, l’autonomie des utilisateurs et des utilisatrices est un mensonge, leur concentration leur octroie un pouvoir hors des choix démocratiques. Outre l’espionnage direct et indirect des citoyen•nes, Renata Avila Pinto souligne l’architecture juridique nationale et internationale, le système des brevets et des droits d’auteur (significativement les autrices ne sont jamais citées), l’hégémonie des grandes entreprises technologies états-uniennes et chinoises, les standards adoptés dans les différents pays qui renforcent les intérêts commerciaux de celles-ci, les clauses abusives et les sanctions prévues dans les contrats commerciaux, « Les appareils, les logiciels et le matériel sont conçus en vue d’une consommation personnelle plutôt que pour la création ou l’utilisation collective »…

Mais des législations peuvent promouvoir les logiciels libres, des fournisseurs d’accès respectueux des droits humains, l’interdiction de conserver et de vendre les données extraites des utilisations, le développement des aptitudes à coder… L’autrice fait état des politiques de « souveraineté » technologique dans certains Etats.

Claudio Altenhain analyse plus particulièrement la « tropicalisation » de la surveillance numérique, les partenariats entre les Etats et certaines grandes sociétés du secteur informatique (partenariat public-privé – derrière ce nom se cache la main mise très lucrative du privé sur le public), l’assemblage unique d’éléments (par exemple, banque de données, caméras de surveillance et algorithmes), les usages des « magadonnées » et le « gouvernement algorithmique », les extrapolations de futur possible (comme déjà indiqué une projection statistiques ne dit que peu de chose sur la réalité à venir) et les conséquences en terme de répression de ce qui ne s’est pas produit, « un déplacement du centre d’intérêt gouvernemental de l’effectif au potentiel et à la temporalité préventive du futur antérieur », les typologies de suspicion et les populations visées…

J’ai été notamment intéressé les analyses d’Anita Gurumurthy et Deepti Bharthur sur l’e-commerce même si je trouve plus que discutable de parler de « générer de la valeur » pour les entreprises de ce secteur. La réalisation et la captation de valeur induite par le travail productif des salarié•es des secteurs industriels me semble plus exacte d’un point de vue analytique. Elles abordent les effets de la « plateformisation », les mythes autour du commerce dit électronique, la présence de capital financier mondial, la manipulation des prix, la fabrication d’illusions de pénurie. Les autrices formulent un certain nombre de propositions en terme d’infrastructure publique, de protections des données, « La nécessité de conserver la propriété des données au niveau national pour les décisions économiques intérieures, le rôle possible des blocs régionaux dans le commerce numérique et les nouveaux cadres de mutualisation régionale des données, plutôt que la « libre circulation », sont autant d’idées et de considérations qui engagent directement les pays du Sud dans des politiques alternatives »

Il me semble important de souligner les articles sur la chaîne alimentaire, les effets de la numérisation des données, la concentration industrielle verticale et horizontale, la concentration des recherches, « près de la moitié de la recherche agricole privée porte sur la seule culture du maïs », l’accaparement par la « propriété intellectuelle » y compris de l’ADN séquencé des plantes, la perte de la diversité génétique, la baisse de la valeur nutritionnelle d’aliments, les limites de la robotique, les effets sur l’emploi en absence de réduction radicale du temps de travail, le principe de précaution et son abandon, la souveraineté et la sécurité alimentaire…

Deux articles sont consacrés aux femmes dans l’économie numérique. Les autrices soulignent, entre autres, les disparités entre les sexes en matière de capacité techno-sociales, les effets du passage à une « agriculture entrepreneuriale », l’inversion possible des avancées en matière d’égalité pour les femmes avec la « quatrième révolution industrielle », les rhétoriques dominantes sur l’e-commerce, la valorisation du « travail flexible » et du « travail à domicile », l’exploitation des corps, le déficit démocratiques dans l’élaboration des normes internationales, la survalorisation de l’IA (intelligence artificielle, je renvoie à ma remarque précédente), l’imaginaire politique sur les « données ouvertes », le caractère réducteur des approches néolibérales de l’« inclusion numérique féminine » et le focus sur les seules « entrepreneuses »…

D’autres articles traitent du « micro-travail » et de ses conséquences sociales, des effets de l’automation sans réduction du temps de travail, des contraintes derrière les mots de « liberté » et de flexibilité », des effets sociaux de l’utilisation privative des algorithmes, du travail en Inde, de l’OIT et de protection sociale…

Reste une dimension insuffisamment abordée – son champ est par ailleurs plus universel -, la séparation des producteurs/productrices et des outils, des concepteurs/conceptrices d’avec les utilisateurs/utilisatrices. Cette division sociale du travail rend impossible la maitrise des procès et la démocratisation de ceux-ci. Elle concoure à la dépossession et à la subordination de la majorité de la population…

Publié le 1 juillet 2020 sur le site Entre les lignes, entre les mots https://entreleslignesentrelesmots.blog/2020/07/01/les-effets-sociaux-de-la-digitalisation-et-de-la-privation-des-donnees-collectees/

Alternatives Sud : Impasses numériques CentreTricontinental, Editions Syllepse Bruxelles, Paris 2020, 180 pages, 13 euros


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