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Pas clairs, les blancs russes !
Philippe Pivion a lu « La guerre des russes blancs », de Jean-Jacques Marie

Les éditions Tallandier viennent d’éditer le dernier livre de Jean-Jacques Marie, La guerre des russes blancs (1917-1920). Marie s’inscrit maintenant dans son domaine de prédilection, l’histoire de l’URSS et du communisme, avec une compétence affirmée et une qualité remarquable dans la recherche et l’utilisation des sources. Loin de s’en remettre à ce que d’autres auraient pu écrire, il plonge dans les archives, les mémoires et les textes des différents protagonistes et nous régale de ses trouvailles.

D’emblée affirmons un regret, celui du manque de repères cartographiques. Il aurait été intéressant de produire des cartes géographiques des trois grands lieux de l’affrontement blanc-rouge (le nord, l’est et le sud) afin que le lecteur confronté à des toponymes peu usités s’y retrouve.

L’intérêt majeur de cet ouvrage est d’ausculter les racines sociales et politiques de l’échec de ces troupes blanches, bien armées, aguerries et solidement encadrées par des officiers pléthoriques. Rien a priori ne les destinait à l’échec. Elles voient le jour dès que les révolutionnaires estiment indispensable de négocier une paix avec l’Allemagne et l’empire Austro-Hongrois. C’est la naissance de l’armée des volontaires dès l’été 1917.

Marie, fait de la sociologie historique. Il rappelle tout d’abord la prédominance du monde paysan dans la Russie tsariste : 85% de paysans qui à l’été 1914 se crachent dans les mains pour faire récoltes et moissons. Ce sont eux les premières victimes du conflit : décréter la guerre en plein été, c’est catastrophique. Des manifestations, des troubles, des émeutes éclatent, elles sont durement réprimées comme à l’accoutumée, et les victimes, les appelés, se chiffrent par centaines. C’est le prélude à la boucherie.

La question paysanne va être au cœur de la guerre civile. Elle sera une des causes de l’effondrement des armées blanches. Celles-ci n’ayant pas d’intendance, il fallait se nourrir grâce aux réquisitions. Rapines, vols, destructions faisaient le quotidien des campagnes. Le programme politique des blancs ne pouvait proposer le retour des terres aux grands propriétaires fonciers, nobles et autres pour se préserver la paysannerie, mais dans le même temps il ne pouvait pas mettre en avant le partage des terres et l’attribution de celles-ci à ceux qui la travaillaient. Les arrières des régiments blancs étaient donc vérolés par des révoltes, des chausse-trappes, bref très incertains. Et puis la famine qui frappait les rouges, frappait également les blancs pour des raisons inverses. Les bolcheviques ont vite perdu les grandes étendues céréalières, tandis que les autres se mettaient à dos rapidement la paysannerie.

Ainsi les blancs furent-ils accueillis avec espoir, puis avec haine. Le travail de Marie s’attache à mettre en relief ce problème.

D’autres éléments sont tellement poignants qu’ils donnent l’impression d’avoir 20 ans d’avance. Les juifs sont au centre des haines développées par les blancs. D’ailleurs, le jeune pouvoir soviétique est qualifié de judéo-bolchevique. Ça ne vous rappelle rien ?… Les caricatures de Trotski, notamment, sont édifiantes. On le voit avec un nez crochu comme pas, pour bien stigmatiser une population haïe de l’église orthodoxe et de la noblesse. L’auteur passe sans s’appesantir, il n’en est pas besoin, sur les massacres, les pogroms, les incendies de villages, les exécutions collectives en Ukraine comme à Kiev, mais aussi ailleurs. Comme une répétition de ce qui se passera plus tard avec les Einsatzgruppen.

Plus curieux encore, le rôle de l’Allemagne. Rappelons que l’un des premiers actes du nouveau pouvoir sera de chercher un accord avec les Allemands, l’armée russe est en pleine désagrégation, il est urgent d’obtenir une paix séparée. Cela débouche en février 1918 sur le traité de Brest-Litovsk. Rapidement les Allemands en profitent, c’est le but recherché, pour porter un coup fatal à l’ouest. Mais en novembre 1918 s’achève la première guerre mondiale et sont défaites l’Allemagne et l’empire Austro-Hongrois. C’est alors que les blancs obtiennent une implication plus soutenue de la part des puissances occidentales, France et Angleterre en tête. Les Allemands qui avaient soutenu jusque-là le pouvoir soviétique pour les raisons de stratégie militaire, retournent leur veste et vont fournir à tire-larigot des armes, des experts, des troupes aux blancs. Enfin, la cohérence de classe est retrouvée !

Le rôle des puissances occidentales est très important en soutien logistique et militaire. D’ailleurs, après autant de turpides on ne peut que s’étonner de la capacité de l’URSS, dès le lendemain de cette atroce guerre civile, à tenter avec pugnacité de nouer des relations diplomatiques avec les ennemis d’hier. Le rôle alors de Maxime Litvinov sera remarquable.

L’auteur termine l’ouvrage sur les contradictions qui conduisent les trois principaux responsables blancs (Denikine, Koltchak et Wrangel) à ne pas se coordonner, à faire chacun bande à part et, au moment où tout semblait possible pour eux, s’effondrer d’un seul coup.

On lit ce livre avec grand intérêt un peu comme un feuilleton. L’écriture est simple, enlevée, accessible aisément. Le contenu prend aux tripes, on y apprend beaucoup, donc il fait mouche. Le lecteur prolongera par lui-même les destinées de ces blancs (pas blancs du tout) qui feront le lit de différents groupuscules d’extrême droite en Europe, retrouveront avec élan l’antisémitisme dans des propos d’une autre Allemagne, nazie, s’engageront dans certaines actions les plus tragiques en Union soviétique durant la Seconde Guerre mondiale. L’ouvrage se termine sur une judicieuse notice autobiographique des chefs blancs.

Un travail remarquable, dont on recommande la lecture sans réserve.

La guerre des russes blancs (1917-1920). Jean-Jacques Marie. Editions Tallandier.


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