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Réflexions sur la violence à partir du livre Leçons de ténèbres de Didier Fassin
Par Tony Andreani

La lecture de Leçons de ténèbres m’a passionné, bien qu’elle soit éprouvante par l’horreur des cas cités et détaillés. On voit bien que la violence est la trame de toute la recherche de Didier Fassin, et qu’il l’a approchée de près, avec ses études de terrain. Le livre est aussi impressionnant par l’érudition de son auteur, qui n’est pas de surface, et par la qualité de son écriture. Chaque chapitre est un modèle de cours universitaire avec sa clarté, sa précision, sa vigilance épistémologique, ses études détaillées de cas, chiffres à l’appui. On sort de ce livre en ayant beaucoup appris.

Mais pourquoi donc est-ce que je sors de ce livre un peu déçu ? C’est parce qu’il ne m’éclaire pas sur les mécanismes psychologiques de la violence. Il ne prétend du reste pas le faire. Comme Didier Fassin le dit dans son introduction, « j’ai fait plutôt qu’une théorie une carte de la violence ». Son livre se veut « documentaire », mais il est évident qu’il va plus loin. Quand il reproche à l’anthropologie et à la sociologie de l’ignorer, il dessine en contrepoint sa propre conception.

Ces disciplines étudient des structures sociales, mais en faisant l’impasse sur l’exploitation et la violence qui l’accompagne. Fassin fait ici référence à Marx. Bien qu’il n’y insiste pas, on devine que c’est là le nerf de sa critique de Bourdieu ou de Foucault : ils ne traitent que de la domination (notamment symbolique chez les premier, bio-politique chez le second). Il en va de même, pense-t-il, pour les théories politiques (de Hobbes à Rousseau) ou socio-culturelles (de Mead à Huntington).

Mais, bizarrement, il ne s’aventure pas sur le terrain psychologique ou psychobiologique, passant assez vite sur Freud, Lorenz, Rousseau lui-même, qui, cependant, anticipe Marx, et ignorant les théories écossaises des sentiments « moraux », qui ont posé des jalons. Cela explique, à mon avis, pourquoi il ne cherche pas à expliquer plus avant plusieurs formes de violence, qui sont pourtant décrites avec force de détails, et pourquoi il en néglige d’autres.

Je pense d’abord aux massacres de masse. Quels qu’en soient les motifs économiques ou politiques, il y a là une frénésie de tuer, de violer, d’humilier, de détruire, qui ressemble à une aliénation collective, que la violence soit pratiquée froidement (les camps d’extermination nazis, la barbarie des soldats israéliens), ou dans la furie (le génocide rwandais entre autres). Je suis étonné que Fassin ne fasse pas référence à la soumission des individus aux ordres d’un chef pour en obtenir l’estime, ressort psychologique qui est à la racine de la « banalité du mal ». Il a été pourtant démontré dans une célèbre expérience de laboratoire (Stanley Milgram, 1963), où des étudiants paisibles administrent à d’autres des décharges électriques de plus en plus fortes (fictives évidemment) pour garder l’estime des supérieurs qui les leur ordonnent. En situation réelle cela se double d’une forme de contagion mimétique entre les bourreaux, ce qui la fait ressembler à une psychose collective. C’est la chose très différente d’une situation de guerre, où, des deux côtés, on possède des armes, et où l’on respecte d’une certaine façon l’adversaire, même si cela aboutit aussi à une boucherie. C’est différent aussi de l’expédition punitive, par désir de vengeance. la violence ayant ici un but bien délimité ; laver dans le sang l’injure subie. Dans la vie quotidienne, on ne va pas aussi loin. On veut seulement réparer l’offense, bien que cela puisse déraper.

Une autre forme de violence est négligée par Fassin : celle de celui qui se sent infériorisé pour une raison ou une autre. C’est ici Adler qu’il faudrait convoquer. Cette forme de violence est des plus banales, mais peut conduire aux extrêmes. Les exemples abondent de tyrans qui, pour compenser une humiliation, deviennent sanguinaires, tel Richard III obsédé par sa disgrâce physique.

Je pense aussi à une forme de violence énigmatique, celle de gens qui semblent par nature agressifs, et qui peuvent aller très loin, comme violer et torturer. C’est ici Freud qui fournit une clé : l’identification à l’agresseur. Ayant subi la pire violence dans leur enfance, ils la reproduisent telle qu’elle plus tard, sans pouvoir la contenir. Je voyais récemment un reportage sur de jeunes hommes, souvent appelés des hooligans, qui se rencontrent dans des endroits secrets pour se livrer à des duels sans règles (à la différence de la boxe et des arts martiaux) et sans merci, pouvant aller jusqu’à la mort de l’adversaire. Ce goût de la violence, avec son impulsivité et sa brutalité, semble habiter l’individu depuis son enfance, et il trouvera toutes sortes d’occasions pour se manifester, par exemple lorsqu’il est délaissé ou trompé. C’est le ressort de bien des féminicides – ce qu’on appelait autrefois les « meurtres passionnels ». Mais la victime ne l’a généralement pas anticipé, car il était souvent resté à l’état latent.

Une autre forme de violence qui demande une explication psychologique est celle qui s’accompagne d’une jouissance à faire souffrir, réellement et non de manière simulée (comme dans le sadisme soft). Je pense notamment à la jouissance qu’éprouvent des dominants non seulement à humilier des dominés, mais à les mettre au supplice. Peut-être le mécanisme psychologique est-il ici une extrapolation de la violence née de la rivalité qui s’exerce entre eux, mais qui est contenue par des codes. Ils la reportent sur de pauvres gens et des miséreux, mais cette fois sans limites. On pense ici aux seigneurs féodaux. Comme ils trouvent leur légitimation dans l’exercice de la force (ils sont les bellatores, ceux qui assurent le maintien de l’ordre social), ils se doivent d’être violents, et d’en faire preuve dans leurs joutes, mais tout en évitant de s’entretuer. Aussi vont-ils déchaîner leur violence contre ceux qui sont désarmés. Psychologiquement il doit y avoir une sorte de « transfert » de l’agressivité qui leur est imposée par leur rôle social sur ceux qu’ils considèrent comme des inférieurs, en sorte qu’ils peuvent jouir pleinement de la violence qui les habite (je me rappelle ici la description horrifique que Hugo donnes des jeux cruels des aristocrates anglais aux dépens de pauvres hères qu’ils raptent au hasard).

Il faut remarquer à ce propos que les bellatores, qui se croient si vaillants, prennent grand soin de se protéger, quand ils bataillent entre eux et aussi quand ils vont à la guerre : ils ont des cuirasses, des chevaux, des armes puissantes, là où la piétaille y va sans protection et avec des armes rudimentaires. Et les grands chefs font encore mieux : ils ont une garde rapprochée, ce que leur légende oublie de dire. En fait je crois que les « forts », ceux qui se croient tels par nature (les hommes plutôt que les femmes, les détenteurs de privilèges, les riches plutôt que les pauvres), ont eux aussi une peur terrible de la mort et qu’ils font tout pour l’exorciser, le mieux étant de la réserver aux autres et, mieux encore, de la faire infliger par des subordonnés.

Que la violence hante les individus qui, pour une raison ou une autre, ont en eux une forme marquée d’agressivité, j’en vois une illustration dans la fascination qu’exercent aujourd’hui les images de violence sur nombre de spectateurs de films et de séries. Si je regarde les programmes proposés sur les chaines de télévision ou les streamings, arrivent au premier plan non plus tant les films policiers, qui sont d’une certaine façon rassurants (l’intrigue donne raison au policier ou au détective, qui trouvent le coupable), que les films d’horreur ou certains films de science fiction, où la violence se montre à l’état pur. Pensons aussi au visionnage si répandu de la pornographie la plus humiliante. Tout cela est un signe des temps. L’humiliation qu’éprouvent tant de personnes dans les rapports sociaux capitalistes trouve un exutoire dans des images de violence infligée, souvent aussi via la forme euphémisée des jeux vidéo. Il n’est pas surprenant que ces productions nous viennent le plus souvent des Etats-Unis, pays né dans le génocide, colonisateur, suprémaciste et raciste, porté vers la guerre depuis ses origines.

Je m’arrête là. Je suis un peu déçu que Didier Fassin ne se soit pas penché sur les racines de formes de violence qu’il décrit si admirablement. Elles sont d’aujourd’hui, mais remontent souvent très loin, enracinées dans des traditions. J’ai ainsi appris de lui que l’idéologie juive, telle qu’interprétée par les Israéliens, était non pas, comme on le dit souvent, une idéologie victimaire, certes présente dans la Bible, mais aussi et surtout une idéologie guerrière, et pas n’importe laquelle : celle où le peuple hébreu des origines se devait d’exterminer ses adversaires. Si croyants qu’ils soient, ils ont aussi, comme tout le monde, peur de la mort, et le moyen de la conjurer est de la réserver et de l’infliger aux autres, ceux qui ne font pas partie du peuple des élus. Il faut reconnaître que, dans le christianisme se joue, au moins dans une certaine lecture des Evangiles, une autre partition ; dans le royaume de Dieu, les derniers seront les premiers.

Je n’irai pas plus loin. Je voulais seulement dire pourquoi, faute d’analyse psychologique, ou plutôt psycho-sociale, le livre de Didier Fassin, si remarquable, m’a laissé sur ma faim.

Didier Fassin Leçons de ténèbres. Ce que la violence dit du monde (La Découverte, 2025).


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