Jean Dutourd est né le 14 janvier 1920, chez ses parents, 3, rue des Acacias
(XVIIe), rue chantée par Mireille, dans l’appartement où son père « qui a fait
Verdun » est dentiste. Sa mère, Sarah Haas, meurt sous ses yeux en 1927 de la
tuberculose.
Le père veut qu’il devienne « chirurgien des hôpitaux » mais Jean choisit la
philosophie, puis décide d’être peintre. Il y a toujours une vérité cachée dans
nos choix. Quand Jean déclare qu’il a, finalement, préféré être écrivain parce
que le papier et le stylo coûtent beaucoup moins cher que les toiles et la
peinture, c’est une boutade, certes, mais un écrivain est aussi un peintre.
Les années précédant la guerre sont décrites par sa femme, Camille, dans son
excellent roman Les Fanas du ciné (1977). Mobilisation générale. Les bacheliers
sont conscrits avec 16/20 à l’examen. Dutourd est prisonnier, s’évade à la gare
de Drancy du train qui l’y avait conduit. Deux ans plus tard, il est résistant,
agent de liaison. Arrêté par la milice en 1944, battu, les cheveux rasés, il
s’évade encore. « C’était indispensable car je devais être fusillé le lendemain ».
Il tempête contre les épiciers et se promet de leur régler leur(s) compte(s)
après la guerre. À la Libération, il croit, pendant quelques mois, avoir un avenir
politique, délaisse sa femme et ses enfants mais leur présentera ses excuses
dans Le Demi-solde (1965) en dédiant le livre à Frédéric et Clara. L’ami Jean n’a
pas cessé d’écrire son autobiographie mais en désordre. Jeannot, mémoires
d’un enfant (2000) est ce que son titre indique avec la vision du monde d’un
enfant. Le Déjeuner du lundi (1947) son deuxième livre, raconte simplement un
déjeuner avec son père et son oncle, à la fois roman, essai, saupoudré de
notations saugrenues. À la mort de Pierre Gripari (1925-1990), il évoquera
« des idées saugrenues qui font chanter une œuvre ».
Sa guerre et son évasion sont contées dans Les Taxis de la Marne (1956), dans
lequel il appelle au retour du général de Gaulle. Les bonnes feuilles sont
publiées dans Le Figaro. Olivier Guichard les lit et invite Dutourd à rencontrer le
général. De cette rencontre avec « un monument d’une grande statue baroque,
déformée par le temps, découpée par la pluie (…) qui est en train de tourner au
rocher », de cette Conversation avec le général (1990) il ne retient qu’une
phrase : « La France, Dutourd, vous verrez dans trois cents ans ». Après le
retour de De Gaulle, il le rencontrera de nouveau, cette fois à l’Élysée. Autre
grande réplique : « La politique ? On est là pour les faire chier ».
Avant l’immense succès du Bon beurre, (1952) il se définira lui-même comme
un homme avec Une tête de chien (1950). Le héros, né réellement avec une
tête de chien, nous enseigne que tout artiste, tout poète, possède une tête de
chien. Il écrira : « Quand je publiai mon roman Au Bon beurre, plusieurs
critiques m’apparentèrent à Marcel Aymé. J’étais jeune : j’en fus vexé. Je ne
voyais pas qu’on me faisait une immense louange ». La raison pour laquelle
Aymé ne fut pas toujours considéré comme un grand écrivain c’est « qu’il était
plutôt de droite, n’avait pas de biographie, vivait bourgeoisement à
Montmartre » (La Chose écrite, 2009). Bourgeoisement ? Dutourd, comme
Sacha Guitry, est un anarchiste qui tient à vivre « bourgeoisement ».
Au Bon beurre. Dès sa sortie le roman provoque un frémissement, puis une
vague qui se termine en déferlement. Les Français n’ont pas oublié les années
de disette. J’ai 7 ans. Mes parents le lisent. Nos voisins, qui se nomment
Dutour, sans « d », l’ont lu mais en ont marre qu’on leur demande s’ils sont de
la famille de Dutourd. Jean, lui, est partout. Il est M. Loyal au gala des artistes. Il
est invité dans l’émission de télévision La Joie de vivre, de Henri Spade et
Robert Chazal. Il choisit d’inviter le chanteur Milton (1888-1970) qu’il avait vu,
enfant, dans L’Auberge du cheval blanc. Après bien des années, le roman est
porté à l’écran petit sous la direction d’Edouard Molinaro, avec un excellent
Roger Hanin dans le rôle de Poissonard. Dutourd y apparaît en « silhouette ».
On ne fait pas que lire Au Bon beurre, on le relit et l’on découvre que déjà, le
« politiquement correct » faisait son apparition : « Le vin était devenu de
l’appellation contrôlée, le cuivre un métal non ferreux, le savon un produit
détersif ».
Le succès aurait pu lui offrir un avenir assuré. Il aurait écrit : Au bon plombier,
Au bon banquier, etc. ce n’est pas son genre. Il publie ensuite Doucin (1955),
personnage modeste. Ce ne fut pas un succès.
Après un prix Interallié pour Au bon beurre, Jean envisage de recevoir le
Goncourt pour Les horreurs de l’amour (1963), rédigé pendant deux ans, en se
levant de plus en plus tôt pour l’écrire et en tombant dans les pommes au
moment du point final. Les Horreurs de l’amour, un roman de 530 pages dans
sa dernière édition (Le Dilettante, 2022), format 18x24, superbement illustré
par Philippe Dumas, se déroule pendant une promenade de 24 heures, nuit
comprise, entre LUI et MOI, ce qui évoque Jacques de fataliste et son maître de
Diderot qu’il préfaça dans le Livre de poche. Nous sommes dans le XVIIIe siècle
des années soixante du XXe. L’intrigue est simple. Un homme politique,
Roberti, connu pour avoir des maîtresses, va tomber vraiment amoureux et un
drame va s’ensuivre. Je ne donne pas la clé mais il se pourrait que François
Mitterrand ait inspiré en partie le personnage de Roberti. Mitterrand qui
prétendait apprécier l’écrivain Dutourd, s’invita chez lui, au déjeuner, le
lendemain de la mise en ballotage de De Gaulle par le pro-américain Lecanuet.
Mitterrand n’avait pas fini de prononcer : « Vous avez vu comment j’ai mis en
ballotage votre de Gaulle » que Camille le prenait par le col et le fichait à la
porte.
Jean n’obtint pas le Goncourt.
Mai 68 lui permit d’affirmer que « la jeunesse est un néant, que la révolte est
une blague, que le progrès est mort en 1925, que la culture est une imposture,
que la liberté est la chose que les hommes haïssent le plus au monde (…) que la
patrie est le seul bien des hommes et que les peuples heureux ont un destin
atroce » (L’École des jocrisses, 1970).
Il poursuivit son œuvre avec des romans. Pluche où l’amour de l’art (1967),
book of the month aux États-Unis, où apparaît son vieil ami Michel Chrestien
sous les traits de Boulard ; Le Printemps de la vie (1972) où l’on distingue de
Gaulle jeune ; 2024 (1975), faux roman d’anticipation ; Mascareigne (1977) qui
annonce les années Mitterrand ; Mémoires de Mary Watson (1980) où Robbe-
Grillet parle par la bouche de Sherlock Holmes et Dutourd par celle d’Oscar
Wilde, Gérard Depardieu envisagea de le tourner. Henri ou l’éducation
nationale (1980) qui anticipe une situation actuelle… ; Le Séminaire de
Bordeaux (1987) ; Portraits de femmes (1991) où l’on note le pluriel ; L’Assassin
(1993), encore un faux livre de genre où l’on critique tout autant le prétendu
art dit contemporain que l’enlèvement d’un baron.
« Travailleur, pour les gens de lettres, est une terrible accusation » (L’Âme
sensible, 1959). Il fallut pourtant qu’il travaillât. Critiques cinématographiques
jamais publiées ; critiques théâtrales (Le Paradoxe du critique, 1972), puis le
billet d’humeur. C’est grâce aux socialistes, à partir de 1981, qu’il gagnera
beaucoup d’argent : De la France considérée comme une maladie (1982) ; Le
Socialisme à tête de linotte (1983) ; Le Septennat des vaches maigres (1984) ; La
Gauche la plus bête du monde (1984) ; Le Spectre de la rose (1986).
À l’Académie française, un directeur en exercice assiste le secrétaire
perpétuel. Entre autres, il présente au protecteur de l’Académie, chef de l’état,
le nouvel élu. Ce que fait Dutourd à Mitterrand. Au moment de se séparer,
Mitterrand prend Dutourd à part et lui glisse à l’oreille : « Je préfère vos livres à
vos articles ».
Il ne démord pas d’un principe : défendre les amis attaqués. Et même les
inconnus. Durant l’affaire Portal, deux sœurs bordelaises, grugées par des
entrepreneurs, se défendent et se retrouvent en prison. Lecanuet ironise à
propos de Dutourd, qui a pris leur défense : « N’est pas Zola qui veut » et, dans
la foulée, elles sont libérées. En 1982, il prend la défense de Gabriel Matzneff,
qui ne doit pas payer pour TOUS les autres ; Tibéri, totalement innocent des
frasques de Chirac et, surtout des Serbes monstrueusement calomniés. Le 5
décembre 1996, selon la coutume de l’Académie Française, il est volontaire
pour le Discours sur la vertu. Il y soutient les Serbes (Scandale de la vertu,
1997). Quatre invités quittent ostensiblement la salle dont Le Goff, historien du
moyen âge qui vient de recevoir un prix de 50.000 francs et Renaud Camus qui
ne sait pas encore ce qui va lui tomber dessus.
Tout cela se paie et d’ailleurs, s’est déjà payé.
Le 14 juillet 1978, à une heure trente-cinq, une bombe explose chez les
Dutourd, 63, avenue Kléber (XVIe). Ils sont heureusement en villégiature à
Antibes, chez leurs amis les David-Weil. La bombe, très « professionnelle » a
propulsé l’ascenseur sur leur lit en traversant le mur et la porte de l’immeuble
est au milieu de l’avenue. Les premiers arrivés sur place sont Jean Cau et
Michel Droit. Druon plaisante au téléphone : « Tu ne trouves pas que tu en fais
un peu trop ? » Il parle évidemment de la prochaine élection à l’Académie le 30
novembre suivant. Il sera élu, après deux échecs en 1972 et 1975. Interrogé sur
le responsable de l’attentat, il répondra invariablement : « Quelqu’un qui
n’aime pas mon style », phrase amusante mais qui donne comme une
indication.
Parmi ses contempteurs, il eut la chance – oui, la chance – d’être
régulièrement désigné comme « l’homme le plus bête de France » et d’être
souvent le locataire de la rubrique « Le mur du çon est dépassé », dans Le
Canard enchaîné. Il répondit en 1971, en publiant Le Canard enchaîné a sa
nature, dans le recueil Le Crépuscule des loups.
Chez Dutourd, les idées viennent de loin. Lors de la séance annuelle de 1989 à
l’Académie, il prononce le discours Des Vertus de l’imparfait du subjonctif. À la
fin de la séance, il me confie : « Je n’ai pas crié Vive le Roi ! mais c’est tout
comme ». En 1996, ce sera Le Feld-maréchal von Bonaparte. La Corse n’est pas
devenue française. Bonaparte se met au service de l’Autriche, sera peint par
Winterhalter au lieu de David. La Révolution n’aura pas lieu : « Deux ou trois
régiments de cavalerie (et) la Bastille n’aurait pas été prise le 14 juillet 1789 ».
Il a crié Vive le Roi !
Il écrit sur tout et reste le même. Il dicte à Camille en une journée Un ami qui
vous veut du bien, petit manuel à l’usage des auteurs de lettres anonymes
(1981). Il persiste dans ses chroniques : Le Journal des années de peste (1997) ;
Le Siècle des lumières éteintes (2001) ; La Grenade et le suppositoire (2008) et
l’on se plaît à penser que publiées en intégrale, ce serait une véritable
description de la seconde partie du XXe siècle, à l’instar des Chroniques de l’œil
de bœuf de Georges Touchard-Lafosse (1780-1847) quoique suspectées d’être
apocryphes …
J’ai une faiblesse pour Les Voyageurs du Tupolev (2003) où il conte son voyage
à Moscou en 1957 avec Louis Aragon, qu’il fréquenta vingt ans, et où il prédit la
fin du communisme et le retour à la Russie éternelle. À la mort d’Aragon (1982)
il demandera ironiquement qu’on ajoute un « n » au boulevard Arago pour
honorer le plus grand poète du XXe siècle.
Ultime anecdote. En 1986, je lui propose, par lettre, de la part de Pierre
Gripari, d’être président d’honneur du Club des Ronchons. Je précise que cette
présidence lui donnera « tous les droits et aucun devoir ». Il me répond par
retour du courrier que « les statuts lui vont comme un gant ».
Sa popularité, il la devra aussi à son ami Philippe Bouvard qui fait de lui, dans
son émission Les Grosses têtes « celui qui trouve tout ». Une amie, qui n’avait
pas lu un seul livre de lui, insiste pour que je le lui présente. Après la rencontre,
elle me dit : « J’ai vu Dieu ». Cette énorme popularité montre, prouve
l’attachement qui existait encore entre la langue française et la vieille nation
gauloise. Dès 1964, il avait écrit que « la vanité de créer est si enracinée dans le
cœur de l’artiste, qu’il écrit encore des poèmes quand le monde s’effondre »
(La Fin des Peaux-Rouges). Il meurt le 17 janvier 2011.
Dutourd fut un des derniers Peaux-Rouges. Peut-être le dernier.
Alain Paucard