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Communisme : l’humanité en marche (1ère partie)
Eric Le Lann

De nos jours, le récit dominant de l’histoire du 20ème siècle est celui de la victoire de la démocratie occidentale contre les totalitarismes, d’abord le totalitarisme nazi en 1945, puis le totalitarisme communiste avec l’écroulement de l’Union soviétique. Ce récit apparente sous le vocable de totalitarisme le nazisme et le communisme comme responsables des pires calamités humaines. Evidemment, il implique de jeter dans l’oubli bien des événements. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple récent, les parlementaires allemands viennent de donner leur version de la famine en Ukraine au début des années 30 mais ils considèrent que la famine du Bengale en 1943 qui fit 2 à 4 millions de morts sous la responsabilité du gouvernement de Winston Churchill ne vaut pas une seconde de leur temps.

Le présent texte ne vise pas à démonter ce récit, ce qui a été déjà fait par Domenico Losurdo [1]. On rappellera simplement à ce sujet l’ultime article de Primo Levi [2], rescapé d’Auschwitz, sur la banalisation du nazisme qui se cache derrière la mise sur le même plan du nazisme et du communisme : “Il est tout à fait exact que le Goulag a existé avant Auschwitz ; mais on ne peut pas oublier que les buts des deux enfers n’étaient pas les mêmes. Le premier était un massacre parmi d’autres massacres ; il ne se fondait pas sur un primat racial, il ne divisait pas l’humanité en surhommes et en sous-hommes. Le second reposait sur une idéologie imprégnée de racisme. Si elle avait prévalu, nous nous trouverions aujourd’hui dans un monde coupé en deux : « nous » les seigneurs d’un côté, et par ailleurs tous les autres à leur service ou exterminés parce que racialement inférieurs. Ce mépris de l’égalité fondamentale des droits de tous les êtres humains transparaît dans une foule de détails symboliques, du tatouage à Auschwitz à l’utilisation, dans les chambres à gaz précisément, du poison originairement produit pour dératiser les cales des navires.”

Face au récit dominant de l’histoire, parmi ceux qui revendiquent la référence au communisme, certains pensent s’en tirer en déclarant que ce qui a été fait un nom du communisme durant ce siècle n’avait rien à voir avec le communisme. En quelque sorte, on ne conteste pas cette façon de présenter l’histoire, on conteste seulement qu’on y mêle l’étiquette communiste, qui resterait ainsi pure de toute tâche.

Dans un de ses ultimes textes, un des philosophes tenant de cette position, Lucien Sève, allait même plus loin en parlant d’une anticipation « dangerereuse » de Marx. Il évoquait en effet en ces termes le Manifeste du parti communiste : « si l’annonce communiste a génialement mais dangereusement devancé l’histoire de quelques deux siècles, ne sommes-nous pas en train d’en finir avec sa prématurité historique (...) ? » [3]. En gros, Marx a joué avec le feu en parlant de communisme bien avant l’heure. Dans l’entretien d’où sont extraits ces propos, cette phrase est suivie d’un condensé de l’histoire du XXème siècle où les luttes contre l’impérialisme, contre le nazisme, pour la décolonisation ne sont pas mentionnées.

En complément, puisqu’il n’y a pas trace de communisme dans l’histoire du 20ème siècle, en toute logique, ce siècle devient celui du capitalisme triomphant. Parfois, pour caractériser la situation qui en résulte du point de vue des conditions physiques sur terre, on reprend l’expression de « capitalocène », censée être plus précise et plus accusatrice que celle d’anthropocène admise par de nombreux scientifiques [4]. Le triomphe du capitalisme ne serait pas seulement un triomphe dans l’histoire, il marquerait un nouvel âge de la planète.

Avec ces conceptions, ceux qui se disaient communistes qu’on continue pourtant d’admirer pour leur héroïsme et leur dévouement, sont quand même des dupes, quand ce ne sont pas des complices des pires atrocités.

Qu’on désigne le communisme du 20ème siècle comme un enfer, ou qu’on ne voit pas de trace de communisme dans ce siècle, on efface ainsi la marque des classes et des peuples dominés sur l’histoire. On est face à une des formes les plus achevées de la dépossession. En outre, ainsi que le soulignait Domenico Losurdo, pour les classes dominantes, « priver les classes laborieuses de leur histoire signifiait les priver aussi de leur capacité à s’orienter dans le présent » [5]. Anicet Le Pors le dit d’une autre manière : « de la trace nait le sens » [6].

Rendre à nouveau intelligible l’histoire pour les classes dominées est une des dimensions du combat pour qu’elles y reprennent toute leur place. Pour y contribuer je vais aborder succinctement les points suivants :
-  le monde au début du 20ème siècle,
-  les conditions dans lesquelles a surgi le mouvement communiste,
-  la marque communiste sur ce siècle,
-  des progrès humains au 20ème siècle,
-  quelques mots sur la Chine.

1 Le monde au début du 20ème siècle

Il est impossible d’évaluer vraiment le bilan du communisme du siècle passé sans avoir en tête l’état du monde au début du 20ème siècle.

Les impérialismes se sont alors partagés la planère. En Afrique ont lieu des massacres de masse, au Congo où la férocité de l’exploitation aboutit à un génocide ou en Namibie, où celui des Hereros a pour seul but leur extermination. Aux Etats-Unis, seulement 250.00 amérindiens ont survécu au génocide et la ségrégation raciale règne, vis-à-vis des Noirs mais aussi vis-à-vis des Japonais et des Chinois. Ce sont les lois de pureté raciale en vigueur dans la majorité des Etats des Etats-Unis qui inspireront plus tard les lois de Nuremberg dans l’Allemagne nazie [7]. Et ainsi que le rappelait récemment Patrick Tort, Hitler exprimera dans Mein Kampf son « attrait pour l’Amérique aryenne et raciste » [8].

Ce qui se passe en Chine au tout début du siècle, onze ans avant le début de la révolution, illustre cette réalité. Voici ce qu’en dit Domenico Losurdo : « Parfois, les grandes puissances suspendent pour un temps leur rivalité afin de donner une leçon aux barbares chinois, qui subissent de plus en plus mal l’agression et la domination impérialiste. C’est ce qui se passe en 1900, lorsque la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis, le Japon, la Russie, l’Allemagne et l’Italie lancent une expédition punitive sauvage pour étouffer la révolte des Boxers. En parlant aux troupes qui s’apprêtent à partir pour la Chine, Guillaume II ne mâche pas ses mots : « Il n’y aura pas de clémence et l’on ne fera pas de prisonniers. Quiconque tombe entre vos mains, tombe sous vos coups ! [...] Puisse par votre œuvre s’affirmer le nom “allemand” pour des millénaires en Chine afin qu’aucun Chinois, aux yeux bridés ou non, ne puisse oser regarder un Allemand en face ». » La pensée libérale n’avait pas attendu ce moment pour célébrer les débuts du démembrement de la Chine : pour Tocqueville, les guerres de l’opium constituaient « le dernier terme d’une multitude d’événements de même nature qui tous poussent graduellement la race européenne hors de chez elle et soumettent successivement à son empire ou à son influence toutes les autres races [...] ; c’est l’asservissement des quatre parties du monde par la cinquième ». Losurdo relève encore les propos d’un autre penseur français libéral : « Renan de son côté s’exprime avec une clarté particulière : la « race conquérante », la « noble race » européenne « de maîtres et de soldats » est appelée à employer aux travaux les plus durs et dans l’ « ergastule » la « race de travailleurs de la terre », que constituent les noirs, ou bien la « race d’ouvriers (c’est la race chinoise) », dotée par « nature » « d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur » » [9].

Bref, le monde est ordonné selon une hiérarchie raciale, la majorité des humains est dans la survie et sous une domination quasiment sans limite. « Le laboratoire du IIIème Reich et des horreurs du 20ème siècle » [10] est déjà en activité.

Juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Lénine écrit un article à propos de la situation en Chine et du soutien de l’Europe au dictateur Yuan Chi-kaï, contre la révolution chinoise. Un extrait semble montrer qu’il perçoit les dangers qui guettent le continent européen : « L’Europe civilisée et avancée, avec sa technique brillamment développée, avec sa riche et multiple culture et sa Constitution, est arrivée à un moment historique où la bourgeoisie qui commande, soutient, par crainte du prolétariat grandissant en nombre et en force, tout ce qui est arriéré, agonisant, moyenâgeux. La bourgeoisie en voie de disparition s’allie à toutes les forces périmées ou périclitantes pour maintenir l’esclavage salarié ébranlé. » [11].

2 Les conditions dans lesquelles a surgi le mouvement communiste

C’est dans ce monde et contre cet ordre que se développe le mouvement communiste. Plus précisément quand finit la Première Guerre mondiale, quand l’Europe est à son tour dévastée comme jamais par les rivalités impérialistes, le mot « communiste » surgit comme étendard pour tous ceux qui refusent cet ordre, non pour revenir en arrière, mais pour ouvrir une nouvelle période historique qu’ils veulent débarrassée du capitalisme et de l’impérialisme. Ce mot porte le refus des peuples et des classes laborieuses de servir plus longtemps de « matière première pour l’histoire des classes privilégiées », pour reprendre l’expression de Gramsci.

L’année 1919 est tout à la fois celle de la Conférence de Paris et celle de la naissance de l’Internationale communiste. On est dans un répit de la Seconde Guerre de Trente ans, dénomination reprise maintenant par de nombreux historiens à la suite d’Arno Mayer pour montrer l’unité de la période des deux guerres mondiales, mais la guerre civile se poursuit en Russie, avec les interventions militaires des puissances occidentales en faveur des armés blanches. Dans un premier temps, c’est indiscutablement vers la Conférence de Paris que se tournera l’attention des peuples qui espèrent un avenir de paix [12]. Celle-ci décevra leurs attentes. Avec le Traité de Versailles, les puissances dominantes se partageront les dépouilles des puissances vaincues. Bien des espoirs d’un monde nouveau se tourneront vers l’Internationale communiste, dont la création en mars n’avait réuni qu’une poignée de délégués.

Les deux personnages qui représentent les différentes voies qui s’offrent aux peuples du monde en cette année 1919 sont donc Wilson, le président des Etats-Unis à l’origine de la Conférence de Paris [13] et Lénine, le dirigeant de la révolution russe. Il est donc utile de s’arrêter un instant sur la conception qu’a chacun d’eux de l’humanité.

Wilson est celui qui représente la démocratie selon les critères des tenants du récit de l’histoire fondé sur les deux totalitarismes.

Lors de la Conférence de Paris, il fait écarter avec obstination les amendements des Japonais visant à inclure l’égalité des hommes quelle que soit leur race dans les principes de la future Société des nations dont il prône la création pour garantir la paix [14].

On peut se référer à son Histoire du peuple américain [15] pour comprendre que cette position n’est pas circonstancielle. Dans ce livre, voici comment Wilson évoque la période dite de la « Reconstruction », après la Guerre de sécession, avant que le compromis entre Républicains et Démocrates réinstitue la ségrégation raciale, privant la plupart des anciens esclaves de leurs droits. La situation après la décision de donner aux esclaves les droits de citoyens marque, écrit-il, « la destruction de toute civilisation dans le Sud ». « Les Blancs du Sud furent poussés par le simple instinct de conservation à se débarrasser par tous les moyens, justes ou injustes, du fardeau intolérable de ces gouvernements, élus par des Noirs ignorants. (…) Si bien qu’à la fin un grand Ku Klux Klan, un Invisible Empire du Sud se trouva exister, organisation assez lâche qui réunissait les volontés afin de préserver les pays du Sud contre quelques-uns des plus redoutables hasards d’une époque révolutionnaire » [16]. Il poursuit : « Il était d’ordinaire assez facile de venir à bout des Nègres : une terreur in-tense les disposait le plus souvent à faire entière soumission, à abandonner leur rôle politique et à quitter le pays, à faire tout ce qu’exigeaient les visiteurs fantômes… », mais les instituteurs constituaient un problème plus difficile à résoudre : « Beaucoup d’instituteurs qui vivaient au milieu des Nègres accomplissaient une œuvre aussi néfaste que celle de n’importe quel aventurier politique. Ils enseignaient aux Noirs dans leurs écoles à résister aux Blancs avec plus d’assurance ». Plus loin, à propos d’une autre période, c’est aux Chinois que s’en prend Wilson en ces termes : « Les travailleurs de race blanche se voyaient exclus de toutes les occupations l’une après l’autre par ces Orientaux économes et habiles, qui avec leur peau jaune et leurs habitudes de vie étranges et viles ressemblaient moins à des hommes qu’à des êtres infernaux ». Voilà quel est le chef de file du monde occidental en 1919.

Quant à Lénine, qui brandit le drapeau du communisme, on a déjà vu plus haut les positions qu’il exprimait en 1913. Cet article n’est pas une exception. Dans un autre, par exemple, il dénoncera l’oppression raciale aux Etats-Unis en concluant : « Honte à l’Amérique pour la situation qu’elle fait aux Nègres ! » [17].

Le tournant que Lénine a porté avec la Révolution d’Octobre a été ainsi synthétisé par Staline en 1924 : « Auparavant, la question nationale se réduisait habituellement à un nombre de problèmes restreints qui concernaient généralement les nations « civilisées ». Irlandais, Hongrois, Finlandais, Serbes et d’autres nationalités d’Europe : c’était le groupe des peuples, privés de l’égalité des droits, dont le sort intéressait les héros de la Deuxième Internationale. Des dizaines et des centaines de millions d’hommes appartenant aux peuples d’Asie et d’Afrique, qui subissaient le joug national sous ses formes les plus brutales et féroces, n’étaient habituellement pas pris en considération. On ne se décidait pas à mettre sur le même plan Blancs et Noirs, « civilisés » et « non civilisés » (…) Le léninisme a démasqué cette disparité scandaleuse ; il a abattu la barrière qui séparait les Blancs et les Noirs, les Européens et les Asiatiques, les esclaves de l’impérialisme « civilisés » et « non civilisés », liant de cette façon, le problème national au problème des colonies » [18].

Lénine écrit encore dans son ultime texte : « L’issue de la lutte dépend finalement de ce fait que la Russie, l’Inde, la Chine, etc, forment l’immense majorité de la population du globe. Et c’est justement cette population qui, depuis quelques années, est entrainée avec une rapidité incroyable dans la lutte pour son affranchissement » [19].

De fait, le mouvement communiste marque alors un élargissement géographique et historique par rapport l’époque de Marx et d’Engels [20]. Pour la première fois dans l’histoire, nous assistons à la naissance d’un mouvement politique à l’échelle de tous les peuples de Terre.

Ce mouvement communiste ne sera pas épargné par la violence de son époque. C’est un historien qui n’est pas susceptible de proximité avec le communisme, Nicolas Werth, qui s’exprime ainsi à propos du stalinisme : « la matrice du stalinisme a été la période de la Première Guerre mondiale, des révolutions de 1917 et des guerres civiles, prise dans son ensemble ».

3 La marque communiste sur le 20ème siècle

Avec ce nouveau surgissement du mouvement communiste, les luttes de classe sont donc élargies aux luttes contre le colonialisme, la question de l’affranchissement des dominations de classe inclut pleinement le refus des domination nationales ou raciales. C’est la principale distinction avec le courant social-démocrate.

La Deuxième Guerre mondiale, dernière phase de la Seconde Guerre de Trente ans, n’est évidemment pas étrangère à cet affrontement. Elle constitue un affrontement de classe, dès lors qu’on n’a pas une vision étroite de la lutte des classes. A son approche, après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, qui a proclamé ouvertement dans Mein Kampf sa volonté de conquérir un espace vital à l’Est pour la race aryenne, Boukharine, qui sera ensuite assassiné par Staline, caractérise ainsi le combat qui s’annonce : « voici la face bestiale de l’ennemi de classe. Voici ce qui se présente à nous et voilà camarades ce que nous allons avoir à faire dans les combats les plus gigantesques que l’histoire nous aura imposé » en concluant « nous irons au combat pour le destin de l’humanité » [21].

C’est bien le destin de l’humanité qui se jouera, avec à l’Est la guerre absolue pour une entreprise de colonisation, alliant mise en esclavage et exterminations raciales. Et avec Stalingrad, au-delà même de la dimension militaire du retournement, on assiste bien à un tournant de l’humanité [22]. La victoire du 8 mai 1945 donnera partout un essor sans précédent aux luttes anticoloniales.

Dominique Vidal résumait ainsi la situation qui en résulte : « le monde n’appartient plus à l’Occident. Ses colonies se sont libérées. De nouvelles puissances concurrencent les anciennes. Les sociétés se font de plus en plus entendre. Ce mouvement n’est pas que rose. Il charrie aussi avec lui des nouvelles oppressions, répressions et mêmes des crimes » [23].

Les progrès sociaux et démocratiques obtenus dans les pays capitalistes s’inscrivent dans ce mouvement. Pour preuve, rappelons comment Hayek, le théoricien de l’offensive ultra-libérale des années 80, évoquait la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’ONU en 1948, et sa mention des droits sociaux et économiques qu’il proposait d’éradiquer : « Ce document est ouvertement une tentative de fondre les droits issus de la tradition libérale occidentale avec la conception complètement différente de la révolution marxiste russe. »

C’est également le cas pour le recul de la discrimination raciale aux Etats-Unis. La lettre du ministre de la justice des Etats-Unis adressée à la Cour Suprême au moment où se pose la question de l’intégration dans les écoles publiques est à cet égard édifiante : « La discrimination raciale amène de l’eau au moulin de la propagande communiste et suscite des doutes parmi les nations amies au sujet de l’intensité de notre dévouement à la foi démocratique » [24].

Dès lors que l’on prend en compte ce cheminement réel du 20ème siècle, on voit autrement le rôle du mouvement communiste, ainsi que les hommes et les femmes qui y ont participé.

Et, au final, on peut ainsi prendre en compte la notion que le philosophe Lucien Sève mets en rapport avec celle du communisme mais sans s’apercevoir du chemin parcouru : celle du devenir du genre humain, de son émancipation [25]. Dans la première partie du 20ème siècle, on ne parle pas de genre humain, c’est la notion de race qui organise le monde. Même après 1918, on l’a vu, l’ordre qui se met en place avec la Société des Nations est un ordre où il y a officiellement des populations jugées « mineures » [26] qui doivent être placées sous la coupe des puissances occidentales qui ont gagné la guerre et qui se partagent les dépouilles des vaincus.

Si aujourd’hui, même de façon balbutiante, on peut brandir la notion de genre humain ou celle d’humanité, et affronter en leur nom les enjeux actuels, on le doit à la marque communiste du 20ème siècle. Au-delà de toutes les autres raisons, c’est aussi en cela que le communisme du 20ème siècle n’a pas été « prématuré », mais la manifestation d’un véritable humanisme, « un humanisme intégral » selon les termes utilisés par Gramsci [27].

Et c’est pourquoi le philosophe Yvon Quiniou a raison de parler des « effets anthropologiques de l’histoire » [28].

4 Des progrès humains au 20ème siècle

La destruction de l’ordre ancien, le recul de la domination occidentale ont-ils été source d’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre ?

Parmi ceux qui dénoncent le « système » capitaliste, la réponse courante est négative. Au point qu’on noircit souvent la réalité plus qu’elle ne l’est.

Prenons deux questions qui font l’actualité : les épidémies, les catastrophes climatiques.

Au début du siècle, la grippe « espagnole » fit 50 à 100 millions de morts pour une population mondiale estimée à 1,6 milliards d’êtres humains. Si la COVID 19 avait fait des ravages dans une telle proportion, il y aurait eu entre 240 et 480 millions de morts. Or, il y en a eu probablement moins de 7 millions. On le doit pour une part aux progrès scientifiques et médicaux, qu’il a été de plus en plus difficile de réserver à une petite minorité, notamment depuis les luttes des années 90, qui furent marquées par le procès victorieux de Prétoria perdu par les grandes firmes capitalistes du médicament, qui d’ailleurs ne dominent plus sans partage la recherche et la production. Rappelons que le génome du nouveau coronavirus a été déchiffré avec une rapidité exceptionnelle et mis aussitôt dans le domaine public par les chercheurs chinois, contrairement à ce qui s’était passé avec le SIDA.

Quant aux calamités climatiques, elles font dorénavant moins de morts, pas seulement dans des pays développés tels que les Pays-Bas qui ont su s’en protéger grâce à des investissements impressionnants.

En 1931, les inondations en Chine sur le Yang Tse Kiang firent 4 millions de morts [29]. Plus près de nous, en 1970 le cyclone de Bhola fit 300.000 à 500.000 morts au Bangladesh, selon les estimations, pour une population comparable en nombre à celle de la France actuelle. Même dans un pays pauvre comme le Bangladesh, les systèmes d’alerte, de gestion de crise permettent à ce jour d’éviter des hécatombes d’une telle ampleur lors des cyclones. J’évoque là deux immenses catastrophes, il y en eut bien d’autres épouvantables et elles ne suffisent évidemment pas à prendre la mesure de la précarité face aux catastrophes climatiques dans laquelle les êtres humains ont vécu, et vivent encore trop souvent.

Quant à l’espérance de vie, elle a progressé de 20 ans entre 1960 et 2020, jusqu’à l’année du COVID. Enfin, la pauvreté reculait également dans le monde jusqu’à cette année-là. Sans dresser ici tout le tableau, et sans nier les inégalités révoltantes, les injustices de toutes sortes, il faut donc admettre qu’on a mieux répondu à certaines préoccupations humaines élémentaires.

Ces progrès doivent-ils être attribués au capitalisme ? Ce serait le cas si on interprétait le 20ème siècle comme celui du capitalisme triomphant [30], mais cela suppose d’attribuer au capitalisme un souci de la vie humaine qui n’est pas le sien.

Car le capital n’a que faire de la vie humaine, ce n’est pas son problème. Ce n’est que sous la pression des luttes, menées par le haut et par le bas, comme les luttes pour la réglementation et la réduction du temps de travail pour lesquelles Marx a écrit le Capital, que des conditions de vie meilleures et dignes lui sont imposées. Jacques Bidet a démontré à maintes reprises que le capital n’a pas ce souci de la reproduction de la force de travail ou de la consommation des travailleurs qu’on lui prête parfois : « …Et tout aussi bien le salaire peut-il descendre au-dessous du minimum de survie : on jette alors le salarié et on le remplace par un autre. Les corps jetés font partie du paysage néolibéral. En eux se vérifie « la logique du capital » lorsqu’elle n’est pas freinée par une force sociale adverse » Il ajoute encore, en se référant au Capital de Marx, que la logique du capitaliste « n’est pas celle de la reproduction d’une population, mais de son capital propre, à quoi il est contraint par la concurrence (…) La reproduction du capital n’est pas une reproduction de la vie » [31]. On pourrait aussi évoquer à ce sujet le chapitre du Capital sur l’accumulation primitive ou bien, dans un autre chapitre, ce que Marx appelle « l’irlandisation » (le paiement de la force de travail en dessous de son seuil de reproduction). Le capital n’a cure de la consommation des masses mais s’accommode et se nourrit tout au contraire de la recherche du profit sur des êtres humains à la limite de la survie.

Certes, le capitalisme s’est adapté au monde nouveau, il y a cherché et trouvé de multiples occasions de profit, mais il n’est pas à son origine, pas plus qu’il n’est à l’origine de la « consommation de masse » quand elle existe.

5 Quelques mots sur la Chine

Une dernière remarque à propos de cette idée que les expériences qui se sont réclamées du communisme n’ont dans leur réalité rien eu à voir avec le communisme : l’association de la Chine et du mot communisme discrédite-t-elle le communisme ?

Je ne crois pas si on garde en mémoire des choses simples mais essentielles quant à l’évolution de la Chine, qui sont trop souvent, et parfois volontairement oubliées. Il est impossible de dresser en quelques mots un tableau de la réalité chinoise, je prendrai donc seulement la question de l’espérance de vie. En 1949, année de la proclamation de la République populaire de Chine, l’espérance de vie en Chine est de 35 ans, moins que la France en 1810, où elle était de 37 ans ! En 2021, l’espérance de vie en Chine était de 77 ans. Et ce progrès vaut aussi pour les Ouighours. A l’opposé de ces progrès, récemment dans l’Humanité, Eloi Laurent mettait en évidence le recul récent de l’espérance de vie aux Etats Unis. Robespierre déclarait : « la première loi sociale est celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ». Les communistes chinois ont avancé dans la mise en œuvre concrète de cette première loi sociale. On fait souvent la comptabilité des morts à propos du communisme en Chine, il faut aussi faire la comptabilité des vivants [32]. Cela ne résume pas toute la réalité de la Chine mais il faut quand même rappeler ces faits. Et rappeler aussi que si la pauvreté a reculé dans les dernières décennies dans le monde, et notamment l’extrême pauvreté, on le doit en premier lieu à ce qui s’est passé en Chine [33]. Et quel chemin parcouru depuis que Guillaume II appelait ses troupes à faire en sorte que pour des millénaires « aucun Chinois, aux yeux bridés ou non, ne puisse oser regarder un Allemand en face » !

On peut bien sûr ne pas apprécier de nombreux aspects de la réalité chinoise. Mais lorsqu’il s’agit de porter une appréciation générale, mieux vaut éviter une vision « européo-centrée » : le regard que les peuples européens portent sur le parcours de la Chine n’est pas celui de la majorité de la population du monde.

Décembre 2022

Les deux autres parties de ce texte sont disponibles sur le site Communisme et politique :

Le renouvellement de la réflexion théorique avec Isabelle Garo : réappropriation et médiations

https://communisme-et-politique.org/2-le-renouvellement-de-la-reflexion-theorique-avec-isabelle-garo-reappropriation-et-mediations/

Le communisme comme dépassement

https://communisme-et-politique.org/3-3-le-communisme-comme-depassement/

Notes :

[1Voir notamment : Le péché originel du XXème siècle, Le révisionnisme en histoire.

[2Le trou noir d’Auschwitz, ultime article de Primo Levi publié dans le journal La Stampa du 22 janvier 1987, accessible sur le site La faute à Diderot : https://www.lafauteadiderot.net/Buco-nero-di-Auschwitz

[3Dans le livre Avec Marx, philosophie et politique.

[4L’expression vient d’Andréas Malm, écologiste suédois, qui identifie le début de l’anthropocène au développement de l’utilisation du charbon dans l’Angleterre du 19ème siècle. Andréas Malm pense par ailleurs que le capitalisme n’est pas incompatible avec la sortie des énergies fossiles, qu’il considère comme la priorité des priorités.

[6Entretien dans l’Humanité, 13 novembre 2020.

[7Le modèle américain d’Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis de James Q. Whitman. Lire : https://lafauteadiderot.net/Le-modele-americain-d-Hitler

[8Entretien dans l’Humanité du 9 décembre 2022 à propos de son livre Du totalitarisme en Amérique.

[9Fuir l’histoire, Domenico Losurdo. L’ensemble de ce passage sur la Chine est accessible sur La faute à Diderot : http://lafauteadiderot.net/La-Chine-crucifiee

[10Losurdo, Le péché originel du XXème siècle

[11L’Europe arriérée et l’Asie avancée (18 mai 1913).

[12Des délégations populaires du monde entier se rendirent alors à Paris pour faire entendre leur voix.

[13Un de ceux qui jouera un rôle de premier plan dans la création du Parti communiste français, Marcel Cachin, plaça un temps ses espoirs en Wilson (lire à ce propos le livre de Philippe Pivion Les assassins de la paix). Le même chemin fut parcouru par la jeunesse chinoise et aboutit aussi à la création du Parti communiste chinois.

[14Signalons que ce principe avait été accepté par Clémenceau, qui n’était toutefois pas en position de s’opposer à Wilson.

[15Histoire du peuple américain, traduction française de Désiré Roustan, éditions Bossard, 1918-1920.

[16C’est ce passage qui inspirera D.W. Griffith pour les scènes à la gloire du Ku Klux Klan dans le film Naissance d’une nation.

[17Voir le livre de Florian Gulli Antiracisme 150 ans de combat, 50 grands textes.

[18Citation reprise de Fuir l’histoire.

[19Mieux vous moins mais mieux, 2 mars 1923.

[20Marx et Engels évoquent à un moment de leur réflexion le communisme comme « l’acte soudain et simultané des peuples dominants ». Extrait de L’idéologie allemande, cité par Isabelle Garo dans Communisme et stratégie (page 193).

[21Intervention au 17ème congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, en 1934. Cité dans D’une Russie à l’autre, de Jean Elleinstein.

[22Une parenthèse : Lucien Sève pense que c’est la volonté de rattrapage des principales puissances capitalistes qui a perverti le chemin pris par les communistes russes, notamment en amenant à liquider la NEP (Nouvelle Politique Economique) et à choisir l’accélération de l’industrialisation (voir ouvrage cité). Sans nier le problème, reconnaissons toutefois que cette industrialisation accélérée, dans des conditions dramatiques, a permis de produire les armes, les chars et les avions qui ont défait le nazisme. Alexandre Werth l’exprime ainsi dans La Russie en guerre : « Sans le grand effort industriel qui démarra en 1928, sans ce prodigieux exploit d’organisation que fut le transfert à l’Est d’une grande partie de l’industrie, la Russie eut été détruite ». C’est pourquoi on ne peut suivre sérieusement Frédéric Lordon quand il parle de « Gosplan fou » (entretien avec Pierre Chaillan dans l’Humanité).

[23Entretien du 26 septembre 2021, « Faut-il choisir son camp ? ».

[24Cité dans Fuir l’histoire, p. 117, Domenico Losurdo.

[25Dans l’entretien évoqué plus haut. Certes, on peut préférer parler d’humanité plutôt que de genre humain, mais on peut mettre la même chose derrière ces deux termes.

[26Ce sont les mots du Président Wilson cités dans Les délibérations du Conseil des Quatre, ouvrage malheureusement non réédité.

[27Cités dans Gramsci, du libéralisme au communisme critique, de Domenico Losurdo.

[28La possibilité du communisme, Yvon Quiniou, éditions L’Harmattan.

[29Elles relancèrent l’idée du barrage des 3 Gorges. Lire à ce sujet sur la revue Hérodote :
https://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=HER&ID_NUMPUBLIE=HER_102&ID_ARTICLE=HER_102_0019

[30Ainsi Patrick Bessac, maire communiste de Montreuil écrivait en juillet 2022 dans une tribune publiée dans l’Humanité : « nous vivons depuis un siècle dans le cadre monolithique de la croissance du capital » en ajoutant que le système capitaliste « a produit le consumérisme de masse ».

[31Marx et la loi travail dans la partie Un corps à reproduire ? Un corps à jeter ?

[32Lire à ce sujet, à propos du Grand bond en avant : http://www.lafauteadiderot.net/Steles-Grand-bond-en-avant-Yang

[33Entre 1990 et 2018, le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté est passé de 1,9 milliards (38% de la population mondiale) à 700 millions (10% de la population mondiale. Pour l’essentiel ce progrès a eu lieu en Chine. Voir données sur Our Word Data.


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