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Comprendre l’histoire : les ambiguïtés d’Emmanuel Todd
Par Yvon Quiniou

Le récent livre d’Emmanuel Todd, La dislocation, nous prouve à quel point son travail d’historien (c’est ainsi qu’il se définit) est ambigu, provoquant de l’estime liée à ses analyses de détail sur notre monde et à certaines de ses prises de position, mais aussi une forme de rejet de sa méthode intellectuelle avant son engagement récent vers Marx. On ne saurait le commenter intégralement vu tout ce qu’il aborde de notre réalité historique internationale dans ce livre où il répond à une très longue et pertinente interview. Je me contenterai donc de l’essentiel à mes yeux, pour inciter à le lire avec esprit « critique » mais non « de critique ».

Sa dimension positive est pour moi essentiellement politique à une époque où le conformisme idéologique est dominant partout, spécialement dans les médias et qu’il dénonce justement. Il nous fournit en effet des avis personnels, assumés comme tels, dont je signale quelques-uns en liaison avec l’actualité. L’Ukraine, par exemple, dont il dénonce la médiocrité de sa guerre contre la Russie et qui définit son nationalisme : une identité contre essentiellement, contre la Russie depuis sa séparation en 2014 organisée par l’Occident capitaliste et qui relevait d’un anti-russisme, lequel était le reste d’un fantasme anti-soviétique mal digéré ; sans compter la médiocrité interne du gouvernement de Zelensky, que l’Europe soutient sans vergogne, armes coûteuses à l’appui. Mais il y a aussi ce qu’il dit, dans ce livre comme dans son précédent, La défaite de l’Occident, de la Russie elle-même, qui contredit l’image totalement haineuse et partiale qu’en donne l’Occident : il en montre concrètement la réussite sur le plan social intérieur : niveau de vie, rapports de classes, santé, éducation, etc., qui la rendent supérieure aux Etats-Unis ; mais aussi sur le plan international, réfutant l’idée dominante qu’elle constituerait une menace militaire pour l’Europe, autre reste non assumé de fantasme anti-soviétique. On pourrait prolonger le nombre de ses points de vue qu’on ne peut que partager : la dénonciation globale de l’Amérique de Trump et de sa politique impérialiste ; son attention à la Chine, fût-elle discrète et parfois mal formulée (l’idée de régime « dictatorial ») ; son jugement global d’un « nihilisme » qui apparaît à l’échelle internationale, brisant l’idée d’une histoire qui progresse et dont il se demande comment on pourrait la retrouver, etc.

Mais y a une dimension négative, qui concerne sa méthode théorique d’analyse et donc de compréhension de l’histoire, bien qu’elle ait évolué dans un sens meilleur récemment. L’essentiel réside ici dans son approche anthropologique de cette histoire - admettant pourtant par ailleurs, et honnêtement, qu’il n’est pas un spécialiste du « concept ». Approche anthropologique donc, qui n’est pas en elle-même profondément matérialiste : elle consiste à mettre en avant dans la vie d’un peuple et donc d’une nation, sa constitution interne liée l’existence de la famille avec tous se aspects variables, selon le lieu et le temps : taille, organisation interne avec l’autorité parentale en particulier, la relation homme-femme, les valeurs imprégnant l’éducation et même les croyances religieuses dont il affirme le poids qu’elles ont eu longtemps - il diminue considérablement avec la modernité, reconnaît-il honnêtement - contribuant à l’unité familiale et, au-delà, à celle de la nation dans sa spécificité, l’opposant éventuellement à d’autres nations. Or cette dimension est bien pour lui la base causale de l’histoire avec ses effets d’unité, y compris dans les conflits guerriers, et son amenuisement progressif mettrait l’humanité face au vide existentiel, engendrant ce qu’il ose appeler un nihilisme général.

Or c’est ici que sa position à la fois théorique, donc, et épistémologique a depuis quelque temps changé sous une forme nominativement considérable : il entend se référer désormais à Marx et Engels (qu’il estime beaucoup) sans qu’on sache vraiment ce qui l’y a décidé. C’est donc le matérialisme historique qui va être désormais sa boussole d’explication, sans éliminer son niveau d’explication précédent. Disons, pour simplifier et rester fidèle à son approche antérieure, que s’il maintient sa structure anthropologique précédente, il lui ajoute une infrastructure matérielle, en l’occurrence économique, susceptible de la sous-tendre - ce dont il faut le féliciter - à défaut de la déterminer. Car on ne le voit pas montrer vraiment que les formes de vie familiale sont produites historiquement par l’état de la production et des moyens de production qui lui sont liés, alors que c’est désormais son approche théorique, étant capable de dire à la fin de son livre : « Avant de décrire la différenciation des systèmes familiaux et ses conséquences idéologiques, il faut poser le développement des techniques et des rapports de production ». A la structure familiale il ajoute donc une infrastructure économique qui la conditionnerait ou la déterminerait, ce qui est exact. On attend donc qu’il mette en œuvre ce projet, avec sa qualité d’écriture !

Emmanuel Todd , La dislocation Gallilmard


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